Il m'arrive de danser parce que j'ai retrouvé un objet perdu.

Oui, de danser. Toute seule, chez moi. Je retrouve ce que je cherchais désespérément depuis une heure et, soudain, c'est la fête !

Je peux aussi bondir, courir, serrer les poings comme une championne qui vient de remporter une compétition. Il ne me faut pas nécessairement une nouvelle extraordinaire. Une petite victoire suffit parfois.

Et si vous trouvez ça excessif, j'ai une mauvaise nouvelle : ce que vous voyez n'est pas forcément à la hauteur de ce que je ressens !

Un sursaut de joie

C'est la meilleure façon que j'ai trouvée de décrire ce phénomène : un sursaut.

La joie arrive d'un seul coup. Elle traverse mon corps avant même que j'aie eu le temps de réfléchir.

Imaginez que j'entre dans une serre tropicale, à la fin de la visite d'un parc zoologique. Autour de moi, des fleurs exotiques, des couleurs extraordinaires, des formes que je n'aurais même pas imaginées.

Mon cœur déborde.

Je ne sais plus comment exprimer ce que je ressens. Aucun mot, aucun geste ne semble pouvoir rendre justice à cet émerveillement.

Les autres visiteurs admirent les fleurs. Ils les trouvent belles. Moi aussi, évidemment. Mais mon émotion prend parfois des proportions qui me dépassent.

C'est aussi ce qui peut arriver devant un plat absolument délicieux, un objet incroyablement ingénieux ou une découverte inattendue.

Mon visage s'anime, ma voix change, les mots jaillissent, mes gestes suivent.

Et tout cela part tellement vite que je n'ai pas le temps de décider comment je vais réagir.

La joie autistique, ça existe ?

J'ai découvert qu'il existait une expression pour parler de cette expérience : autistic joy, la joie autistique.

Cela m'a beaucoup intéressée, parce qu'on parle si souvent de l'autisme à travers les difficultés, les surcharges sensorielles, les incompréhensions ou les comportements que les autres trouvent étranges.

Mais qu'en est-il de nos bonheurs ?

En 2025, le chercheur Elliot Wassell a publié une étude intitulée Experiences of autistic joy, dans la revue Disability & Society.

Il a recueilli les réponses de 86 personnes autistes à un questionnaire consacré à leurs expériences positives. Et les résultats sont particulièrement intéressants.

67 % des participants déclaraient éprouver souvent de la joie. 94 % appréciaient certains aspects de leur autisme. Et 80 % estimaient ressentir la joie différemment, ou plus intensément, que les personnes non autistes.

Autre résultat : 93 % accordaient de l'importance au plaisir de poursuivre leurs centres d'intérêt passionnants.

Ce ne sont pas des chiffres qui décrivent tous les autistes. Ils proviennent d'une enquête exploratoire menée auprès de personnes volontaires. Mais ils montrent que la joie, loin d'être anecdotique, constitue un sujet de recherche à part entière.

Certains participants allaient jusqu'à exprimer une forme de tristesse à l'idée que d'autres personnes ne connaissent peut-être pas ces expériences de bonheur aussi profondes.

Cette idée m'a touchée.

Parce que, lorsque je découvre une fleur extraordinaire, je ne sais absolument pas ce que ressent la personne à côté de moi.

Ce que je sais, c'est que, pour moi, cela peut être immense.

Et j'aime qu'on étudie enfin ces moments où l'autisme n'est pas seulement quelque chose qu'il faut gérer, mais aussi une façon de vivre des expériences merveilleuses.

Allô ? Allô ?

Un jour, j'attendais les résultats d'un examen médical qui m'avait beaucoup inquiétée.

Les résultats avaient été envoyés à mon médecin, mais je ne les avais pas reçus. J'ai donc appelé son cabinet.

La secrétaire a consulté mon dossier et m'a annoncé que tout allait bien.

Quel soulagement !

Je la remercie, je crois raccrocher et là…

« OUAIS ! OUAIS ! »

Je serre les poings, je célèbre ma victoire, je suis aux anges !

Et soudain, j'entends une petite voix :

« Allô ? Allô ? »

La secrétaire était toujours au téléphone.

Je vous laisse imaginer ma tête.

En une seconde, je suis passée du triomphe absolu à une honte épouvantable !

Pourtant, qu'avais-je fait de si étrange ?

J'étais heureuse d'apprendre que mes résultats étaient rassurants.

Simplement, au lieu de sourire sobrement en disant « Quelle bonne nouvelle », j'avais célébré l'événement comme une victoire olympique.

Quand le bonheur passe par le corps

En 2019, Steven Kapp et ses collègues ont publié une étude dans la revue Autism consacrée au stimming, ces mouvements ou comportements répétitifs que l'on rencontre notamment chez les personnes autistes.

Les chercheurs ont interrogé 32 adultes autistes, au cours d'entretiens et de discussions collectives, pour comprendre comment ils vivaient eux-mêmes ces comportements.

Leurs conclusions sont intéressantes.

Les participants décrivaient le stimming comme un moyen de réguler leurs émotions et leurs sensations, mais aussi parfois de communiquer ce qu'ils ressentaient.

Certains mouvements survenaient presque automatiquement, en réaction à une émotion difficile à contenir. Il pouvait s'agir d'anxiété, mais également d'excitation ou d'enthousiasme.

Et les participants racontaient souvent que ces mouvements leur procuraient du confort.

Les chercheurs ont aussi relevé un deuxième phénomène : le manque d'acceptation sociale.

Plusieurs personnes expliquaient qu'elles retenaient leurs mouvements devant les autres, les transformaient en gestes plus discrets ou attendaient d'être seules pour les exprimer. Certaines décrivaient cet effort comme fatigant.

Ce résultat est important : un mouvement qui aide une personne à vivre son émotion peut devenir une source de gêne simplement parce que les autres le jugent étrange.

Je ne prétends pas que toutes mes danses de joie sont du stimming. Je ne suis même pas certaine que danser amplifie mon bonheur.

En revanche, je sais que lorsque je suis seule, je laisse mon corps exprimer librement ce qui le traverse.

Et, manifestement, il aime beaucoup danser !

Une seconde de bonheur, une soirée de honte

Malheureusement, la joie ne prévient pas toujours avant de surgir.

Je me souviens d'un dîner particulièrement guindé.

Nous étions à table, dans une atmosphère très policée. Les conversations étaient mesurées, les attitudes parfaitement maîtrisées.

À un moment, quelqu'un a dit quelque chose qui a réveillé chez moi une association, un souvenir, une idée enthousiasmante.

Et ma joie a jailli.

Spontanément. Intensément.

Cela n'a duré qu'une seconde.

Une seconde pendant laquelle j'ai vu tous les regards se tourner vers moi.

J'ai immédiatement compris que ma réaction détonnait.

Je me suis arrêtée net et j'ai repris un visage très sérieux.

L'incident était terminé.

Enfin, pour les autres, peut-être.

Parce que moi, je suis restée gênée pendant tout le reste de la soirée.

C'est une expérience que je trouve particulièrement difficile à expliquer.

L'expression de ma joie va parfois plus vite que ma capacité à la contrôler. Et lorsque je réalise que j'en ai trop montré, il est déjà trop tard pour faire comme si rien ne s'était passé.

Une seconde d'enthousiasme peut laisser derrière elle plusieurs heures de honte.

Les casseurs d'enthousiasme

Il y a aussi ces petites phrases que je connais bien.

« Oh, ça va, c'est pas si extraordinaire ! »

« C'est pas la peine d'en faire une montagne ! »

« Oui, bon, faut pas exagérer non plus ! »

Mais pourquoi faudrait-il que mon enthousiasme corresponde exactement à celui de la personne qui me regarde ?

Si un plat me semble absolument merveilleux, pourquoi devrais-je me limiter à un petit « Mmm, c'est bon » ?

Si je découvre un objet d'une ingéniosité folle, pourquoi faudrait-il que je fasse semblant de trouver cela simplement intéressant ?

Ce qui m'étonne toujours, c'est cette façon qu'ont certaines personnes de vouloir ramener l'émotion des autres à leur propre mesure.

Comme si elles possédaient un instrument capable de déterminer la quantité raisonnable de bonheur qu'un événement devrait provoquer.

Moi, lorsqu'on me répond de cette façon, je passe généralement à autre chose.

Je me dis que la personne n'a rien compris.

Ma joie, elle, ne disparaît pas nécessairement.

Mais je cesse de l'exprimer devant elle.

Et, à force de vivre ces situations, j'ai appris à essayer de régler l'intensité de mes réactions lorsque je suis avec les autres.

J'insiste sur le mot essayer.

Parce que lorsque la joie explose, elle explose !

Apprendre à masquer son bonheur

On parle souvent du masquage autistique pour décrire les efforts accomplis afin d'adapter son comportement aux attentes sociales.

Mais je trouve qu'on ne parle pas assez de la joie.

De cette émotion heureuse qu'il faudrait, elle aussi, apprendre à surveiller.

En 2025, Anke Scheeren et ses collègues ont publié une étude sur le masquage et le stress dans la vie quotidienne des adultes autistes.

Cette fois, il ne s'agissait pas simplement de demander aux participants de raconter leurs expériences passées.

Les chercheurs ont suivi 87 adultes autistes pendant 28 jours. À plusieurs reprises, les participants répondaient à des questions sur leur téléphone : avec qui se trouvaient-ils ? Avaient-ils l'impression de pouvoir être eux-mêmes ? Quel était leur niveau de stress ?

Les résultats montrent trois choses.

D'abord, les participants rapportaient moins de masquage lorsqu'ils étaient seuls.

Ensuite, ils rapportaient davantage de masquage en présence de personnes non autistes qu'en présence d'autres personnes autistes.

Enfin, les moments où ils déclaraient davantage se masquer étaient également associés à un niveau de stress plus élevé.

L'étude ne démontre pas qu'une remarque désagréable suffit à provoquer ce stress. Mais elle montre que l'effort de contrôler sa manière d'être peut représenter une véritable charge dans la vie quotidienne.

Et cela résonne particulièrement avec mon expérience.

Lorsque je suis seule, je peux danser de bonheur sans y réfléchir.

En société, je dois parfois me demander si je n'en fais pas trop.

Mais comment prévoir la bonne intensité d'une réaction lorsqu'elle surgit avant même qu'on ait eu le temps d'y penser ?

Je peux anticiper une conversation difficile, préparer une réponse, observer les comportements des autres.

Je ne peux pas programmer à l'avance le degré d'enthousiasme que va provoquer une fleur, une bonne nouvelle ou une découverte.

Ma joie est déjà là.

Et parfois, mon corps l'a annoncée à toute la pièce avant que mon cerveau ait eu le temps de lui demander un peu de discrétion.

À quel âge faut-il arrêter de sauter de joie ?

Un homme qui m'aimait me disait autrefois, avec beaucoup de tendresse :

« Tu es une enfant dans un corps de femme. »

Il aimait ce côté spontané, parfois maladroit, cette manière que j'avais de réagir avec tout mon être.

Mais cette phrase m'interroge aujourd'hui.

Pourquoi associe-t-on aussi facilement les explosions de joie à l'enfance ?

Un enfant peut courir, sauter, danser, hurler de bonheur.

On trouve ça naturel.

Puis il grandit.

Et progressivement, il faudrait qu'il apprenne à sourire plus discrètement, à maîtriser ses gestes, à choisir ses mots, à ne pas faire trop de bruit avec son bonheur.

Mais qui a décidé qu'une joie adulte devait forcément être plus sage ?

Je ne ressens pas mes émotions en fonction de mon âge.

Je ne me demande pas combien d'années j'ai vécues avant de m'émerveiller devant une fleur ou de danser parce que j'ai réussi quelque chose.

Je ne vis pas mon âge. Je vis moi.

Et ma joie ne connaît pas davantage mon âge que moi.

Et si on laissait simplement la joie exister ?

Je ne voudrais pas qu'on imagine que les remarques des autres ont fini par éteindre ma joie.

Ce serait faux.

Je continue à m'enthousiasmer, à m'émerveiller, à danser, à bondir lorsque je suis heureuse.

J'ai simplement appris qu'il fallait parfois faire attention à la façon dont cette joie se manifeste en présence des autres.

Et c'est précisément ce que je trouve dommage.

Parce qu'au fond, je ne demande à personne de ressentir la même chose que moi.

Je ne demande pas qu'on s'extasie devant les mêmes fleurs, qu'on trouve les mêmes objets extraordinaires ou qu'on célèbre chaque petite victoire en dansant.

Je voudrais simplement qu'on cesse de considérer qu'une émotion doit être ramenée à une intensité convenable pour être acceptable.

Et si, un jour, vous me surprenez en train de danser parce que j'ai retrouvé mes clés…

Ne vous inquiétez pas.

Tout va merveilleusement bien.

Je suis juste heureuse !

Études citées

Wassell, E. (2025). Experiences of autistic joy. Disability & Society. https://doi.org/10.1080/09687599.2025.2498417

Kapp, S. K., et al. (2019). ‘People should be allowed to do what they like’: Autistic adults’ views and experiences of stimming. Autism, 23(7), 1782–1792. https://doi.org/10.1177/1362361319829628

Scheeren, A. M., et al. (2025). Masking, social context and perceived stress in autistic adults: An ecological momentary assessment study. Autism. https://doi.org/10.1177/13623613251353358