Ou comment recevoir beaucoup d’amour sans forcément entendre les trois mots attendus
Comment une personne autiste aime-t-elle ?
Voilà une question qui risque de nous conduire vers quelques surprises.
Parce qu’entre l’image de la personne autiste distante, peu démonstrative, enfermée dans son univers, et la réalité des relations amoureuses, il peut y avoir un monde.
Un monde où l’on s’embrasse, où l’on se surprend, où l’on invente des rituels, où l’on s’amuse, où l’on se touche, où l’on s’aime.
Et parfois, un monde dans lequel prononcer trois petits mots peut demander davantage d’efforts que d’organiser un week-end romantique avec massage, dîner aux chandelles et programme de réjouissances personnalisé.
Bienvenue dans les contradictions de l’amour !
Je n’aime pas qu’on me touche. Sauf toi.
Les particularités sensorielles font partie de l’autisme. Certaines personnes supportent difficilement les contacts physiques. D’autres les recherchent, ou apprécient certaines formes de contact et pas d’autres.
Mais un détail mérite d’être souligné : notre rapport au toucher peut dépendre énormément de la personne qui nous touche.
Je n’apprécie généralement pas les contacts physiques avec les autres.
Pourtant, lorsque je suis amoureuse, j’aime toucher l’homme que j’aime. Être près de lui, le caresser, lui faire des massages.
Le contact, habituellement peu agréable, devient une source de plaisir.
Ce n’est pas nécessairement une contradiction. Ce sont deux situations sensorielles et affectives différentes.
Alors, messieurs, si votre compagne évite les embrassades avec les invités mais vient spontanément se blottir contre vous, ne cherchez pas absolument une explication logique.
Profitez-en !
Quand aimer devient un plaisir de découvrir
Les relations sociales peuvent demander beaucoup d’efforts à certaines personnes autistes.
Entretenir des conversations, manifester de l’intérêt, prendre régulièrement des nouvelles, participer à des échanges dont on ne perçoit pas toujours l’intérêt : tout cela peut être fatigant.
Et puis arrive une personne qui nous plaît profondément.
Soudain, nous avons envie de savoir ce qui l’anime, ce qui la fait rire, ce qui la passionne, ce qui l’émeut.
Nous voulons découvrir son univers.
Et parfois, cette curiosité devient immense.
Pour ma part, lorsque j’aime, prendre soin de l’autre n’est plus une obligation sociale. C’est un plaisir.
J’ai envie de lui faire du bien, d’imaginer des surprises, de lui offrir des moments singuliers.
Surtout, j’aime l’idée que nous inventions ensemble un monde qui n’appartient qu’à nous.
Des plaisanteries que personne d’autre ne comprend. Des habitudes qui deviennent des rituels. Des expériences que nous n’aurions jamais imaginées séparément.
Mais attention : il faut être deux pour construire ce monde.
L’amour ne consiste pas à organiser seule un festival permanent de romantisme pendant que l’autre se contente d’acheter les billets.
Ce qui rend une relation merveilleuse, ce n’est pas seulement ce que l’on donne. C’est ce que l’on crée ensemble.
« Tu m’aimes ? » — La grande question
Imaginons maintenant une scène de couple.
— Tu m’aimes ?
— Je t’ai préparé ton plat préféré.
— Oui, mais tu m’aimes ?
— Je t’ai organisé un week-end surprise.
— Je sais, mais tu pourrais me le dire ?
— Je viens aussi de te masser les pieds pendant une heure.
— Et alors ?
— Tu veux un deuxième massage ?
Il y a des gens pour qui « je t’aime » semble être la phrase la plus simple du monde.
Pour d’autres, ces mots sont étonnamment difficiles à prononcer.
On peut savoir parfaitement que l’on aime quelqu’un, sans parvenir à le dire.
Ce n’est pas forcément une hésitation sur ses sentiments. Cela peut être une difficulté à les verbaliser.
Et cela peut dérouter le partenaire, pour qui entendre ces mots représente une preuve importante d’affection.
Le malentendu commence lorsque l’un considère que ses gestes parlent d’eux-mêmes, tandis que l’autre attend des paroles.
Peut-être faut-il alors apprendre à reconnaître les différentes expressions de l’amour, sans décréter que l’une vaut davantage que l’autre.
« Je t’aime » : trois mots, mais après ?
Il y a aussi une autre question, qui me paraît passionnante.
Que signifie exactement « je t’aime » ?
La formule est si familière que nous ne l’interrogeons presque plus.
Pourtant, des personnes peuvent prononcer ces mots tout en étant infidèles, en négligeant leur partenaire ou en ne tenant aucun compte de ses besoins.
On peut éprouver sincèrement un sentiment amoureux sans savoir construire une relation heureuse.
Et parfois, la déclaration elle-même devient une manière d’éviter la discussion.
— Je ne me sens pas écoutée.
— Mais je t’aime !
— Nous ne passons jamais de temps ensemble.
— Pourtant, je t’aime !
— Oui, mais…
— Enfin, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?
Eh bien, peut-être quelque chose de très simple : que cet amour trouve une place dans la vie quotidienne.
Je voudrais ici rapprocher deux phrases.
« Je t’aime. »
Et :
« Je te choisis, je m’engage avec toi et je prends soin de ce que nous construisons. »
La première exprime un sentiment.
La seconde exprime une intention, un engagement et une façon de vivre la relation.
L’une n’exclut pas l’autre. Elles peuvent merveilleusement se compléter.
Mais lorsque je réfléchis à ma propre manière d’aimer, je me reconnais davantage dans la seconde.
Les mots ont de la valeur lorsqu’ils correspondent à ce que nous vivons.
Et les gestes ne remplacent pas forcément les paroles : ils peuvent leur donner tout leur sens.
Un amour intense n’est pas forcément un amour bruyant
Certaines personnes autistes vivent leurs sentiments avec beaucoup d’intensité. D’autres ont une manière d’aimer plus discrète.
Il serait absurde de prétendre qu’il existe une forme unique d’amour autistique.
Pour ma part, lorsque j’aime, mon engagement est entier.
Cela ne signifie pas que la relation doit être parfaite, que nous devons tout faire ensemble ou que les désaccords sont interdits.
Cela signifie que mon choix a un sens.
Je n’entre pas dans une relation en laissant toutes les autres possibilités ouvertes.
Je choisis quelqu’un, et j’ai envie de prendre soin de ce choix.
Cela se traduit par une présence, un investissement et une envie de construire.
Et peut-être est-ce là une distinction importante : l’intensité d’un amour ne se mesure pas uniquement à la fréquence des déclarations.
Elle peut aussi se manifester dans la fidélité à ses engagements, dans l’attention à l’autre, dans le temps que l’on choisit de partager.
Bien sûr, ces valeurs ne sont pas réservées aux personnes autistes.
Mais l’autisme peut influencer la manière dont nous les exprimons, notamment notre rapport aux mots, aux contacts, aux interactions et à la communication émotionnelle.
Et celui qui reçoit cet amour ?
Il reste une question essentielle : comment cet amour est-il vécu par l’autre ?
Car aimer intensément ne garantit pas que le partenaire se sente aimé.
On peut multiplier les attentions et découvrir que l’autre attend surtout des mots.
On peut inventer des surprises tandis qu’il rêve simplement d’une soirée tranquille.
On peut vouloir partager toutes ses découvertes avec quelqu’un qui a parfois besoin d’un moment pour lui.
Et inversement, une personne autiste peut avoir besoin que son partenaire prenne des initiatives, manifeste son intérêt et participe à la construction du couple.
C’est là que la réciprocité devient essentielle.
Il ne suffit pas d’aimer à sa manière en espérant que l’autre saura tout interpréter.
Il faut aussi découvrir comment il aime, ce qu’il apprécie et ce qui lui permet de se sentir aimé.
L’amour n’est pas seulement quelque chose qu’on éprouve. C’est aussi quelque chose qu’on apprend à partager.
Et cela vaut pour les deux partenaires.
Alors, qu’est-ce que cela signifie, être aimé par une personne autiste ?
Peut-être recevoir des manifestations d’affection que l’on n’attendait pas.
Peut-être découvrir qu’une personne peu portée sur les contacts physiques adore se blottir contre vous.
Qu’une personne peu sociable peut se montrer passionnément curieuse de votre monde.
Qu’une personne qui peine à prononcer « je t’aime » peut inventer mille manières de vous le faire ressentir.
Mais il ne faudrait pas non plus transformer cela en portrait idéal.
Une personne autiste peut être distraite, maladroite, peu démonstrative, très démonstrative, romantique, pragmatique, fidèle, infidèle, attentive ou parfois négligente.
Bref, elle peut être terriblement humaine.
Et c’est peut-être la meilleure nouvelle.
Parce qu’être aimé par une personne autiste, ce n’est pas recevoir un amour mystérieux qui obéirait à des lois inconnues.
C’est être aimé par une personne singulière, avec sa sensibilité, ses valeurs, ses contradictions et sa façon d’entrer en relation.
Alors, si elle peine à vous dire « je t’aime », regardez aussi ce qu’elle vous montre.
Et si vous avez besoin de l’entendre, dites-le-lui.
Vous découvrirez peut-être, ensemble, une façon de vous aimer qui ressemble davantage à votre histoire qu’à toutes les déclarations apprises par cœur.
Et si les mots restent décidément introuvables…
Il reste toujours le deuxième massage des pieds.
À condition, bien entendu, que ce soit chacun son tour !