Ah, les bonnes manières… Le savoir-vivre, l’élégance des gestes, la délicatesse dans les rapports humains.
Pour comprendre mon amour de ces délicieuses conventions, prenons l’exemple d’un dîner entre amis autour d’une bonne table.
Gérard, à ma droite, coupe son steak et me donne coup de coude après coup de coude. Je me ratatine pour échapper aux assauts effrénés de mon voisin, mais rien n’y fait. Bernadette, à ma gauche, raconte ses histoires de bureau et, pour marquer notre complicité (quoique je ne sache pas très bien pourquoi elle fait cela, en réalité), ponctue son récit de grands coups de coude accompagnés de « Hein ! Hein ! ».
Christophe, en face de moi, allonge régulièrement les jambes et touche mes pieds, que je range pourtant soigneusement sous mon siège pour éviter ce genre de rencontre. Hortense, à l’autre bout de la table, mâche la bouche ouverte. Edgard tape à un rythme régulier et effréné dans son assiette avec ses couverts, tandis que Paul et Jacques, installés loin l’un de l’autre, ont entrepris de converser à travers toute la tablée. Fort. Très fort.
Et voilà que Gérard, estimant sans doute ne pas m’avoir suffisamment témoigné son affection avec ses coudes, cherche maintenant à engager la conversation. Pour contrecarrer le bruit ambiant, il se penche dangereusement vers moi, jusqu’à ce que nos nez manquent de se toucher.
Au secours, sortez-moi de là !
Et tout le monde : Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que t’as ?
Je suis agressée sensoriellement ! Oui, ça existe, l’agression sensorielle ! (Je viens de m’imaginer au commissariat, en train de porter plainte contre l’ensemble de mes voisins de table. 😊)
Mon corps monte la garde
Autour de moi, tout le monde semble passer une excellente soirée, j’entends les rires complices, les histoires des uns et des autres mais je ne peux y participer. Je suis mobilisée par une haute surveillance dont personne ne soupçonne l’existence.
Je surveille les mouvements de mes voisins pour éviter d’être touchée. J’essaie d’anticiper les éclats de voix pour ne pas sursauter. Je prends grand soin de ne jamais regarder du côté de la bouche ouverte d’Hortense. Quant à la fourchette d’Edgard, elle provoque une irritabilité que je ne parviens pas à dépasser.
Ce qui constitue pour les autres une soirée agréable et détendue me demande un effort physique et mental considérable.
Le miracle d’un coude bien élevé
Et c’est là que Downton Abbey entre en scène.
Imaginez-moi à cette immense table, entourée de convives qui gardent leurs coudes près du corps, leurs pieds sous leur chaise et leurs couverts loin de tout tapage. Personne ne mâche la bouche ouverte, les verres ne s’entrechoquent pas, les conversations restent mesurées et jamais il ne viendrait à l’idée de quiconque de me parler à trois centimètres du visage.
Mon corps se détendrait complètement.
Certes mon cerveau, lui, ne se détendrait pas nécessairement, mais ce serait déjà tellement plus confortable !
Un cerveau très occupé, mais enfin disponible
En effet, il me resterait encore à participer à la conversation. Et, dans un milieu aux conventions sociales élaborées, les conversations à bâtons rompus, où l’on parle de tout et de rien pour meubler, où certains sujets doivent être évités et où il vaut mieux ne pas exprimer trop franchement ses opinions, représentent un véritable défi pour moi.
Il faut suivre les échanges, trouver le bon moment pour intervenir, deviner ce qu’il convient de dire et ce qu’il vaut mieux garder pour soi. Tout cela mobilise déjà beaucoup mon attention.
Mais si mon corps n’a plus besoin d’être constamment sur ses gardes, je peux consacrer davantage de ressources à ce travail social. Je n’ai plus à mener deux batailles simultanément : protéger mon corps et participer aux conversations.
Voilà pourquoi ces bonnes manières, qui peuvent paraître ô combien contraignantes à certains, me semblent profondément confortables.
Alors, on déménage à Downton Abbey ?
Je sais bien que les grandes maisons aristocratiques n’étaient pas des paradis. Les règles y étaient parfois étouffantes, les hiérarchies pesantes et les libertés individuelles très limitées.
Je n’envisage pas réellement de retrouver tout cela. Le cérémonial est charmant à regarder, mais il finirait probablement par me fatiguer.
En revanche, je rêve volontiers d’un monde où chacun ferait attention à la façon dont il occupe l’espace des autres. Un monde où la discrétion ne serait pas considérée comme de la froideur, où la retenue ne serait pas synonyme de distance et où la délicatesse aurait encore toute sa place.
J’ai longtemps aimé les bonnes manières pour leur beauté, leur élégance et leur naturel. Aujourd’hui, je comprends qu’elles offrent également à mon corps quelque chose dont il a profondément besoin : la possibilité d’être parmi les autres sans avoir à se protéger d’eux à chaque instant.
Et vous, qu’en pensez-vous ?