Chez moi, une nouvelle passion ne reste jamais longtemps un loisir. Je commence par découvrir quelque chose qui pourrait vaguement m’intéresser, je regarde de loin puis, sans que je sache ce qui me tombe dessus, je deviens passionnée et là mon cerveau refuse de s’arrêter, quoi que je fasse.

Vient alors le moment où je remets en cause toute mon existence. Dans les moindres détails !

Je découvre le yoga. Je deviens prof.

Tout commence en Suisse, lorsqu’une amie m’emmène à un cours de yoga particulièrement difficile. Elle passe une bonne partie de la séance à vérifier que je vais bien parce qu’il est horrible.

À la fin du cours, une chose est certaine : je vais faire du yoga. Beaucoup de yoga.

De retour à Paris, je multiplie les séances. Le matin, le midi, le soir. Sur mon lieu de travail, je ferme la porte de mon bureau à l’heure du déjeuner, je mets un Post-it : « Yoga, ne pas déranger », je déroule mon tapis et en écrivant ceci, je me rends compte de ce qu’ont pu se dire mes collègues !!!

Pendant les apéros-Zoom avec mes amis, je travaille mes postures. Les autres prennent un verre, moi, je bosse ma souplesse !

Mais à mesure que je découvre cette discipline, une idée s’impose : je dois devenir prof !!

Je me renseigne sur les formations, les diplômes et les méthodes d’enseignement. Lorsque je pratique seule chez moi, je m’imagine déjà devant mes futurs élèves. Je leur explique les postures, je corrige leurs gestes imaginaires, je réfléchis à ma méthode d’enseignement, aux salles que je pourrai louer à Paris, aux stages-vacances, aux stages mi-yoga mi-développement personnel… C’est sans fin.

Je ne joue pas à être professeure. Je me prépare à le devenir.

Je découvre les bougies. Je crée mon entreprise.

Un jour, c’est les bougies.

Je découvre les cires, les moules, les colorants, les parfums. Puis les possibilités commencent à se multiplier. Je pourrais créer des photophores, des vases, des objets décoratifs. Pourquoi ne pas fabriquer également mes propres parfums ?

Je commande du matériel, beaucoup de matériel. Et lorsqu’un ingrédient manque, je peux envisager de parcourir deux cents kilomètres pour aller le chercher. Attendre tranquillement une semaine qu’une commande arrive n’est même pas une possibilité.

Pendant ce temps, mon imagination travaille.

Je réfléchis aux collections, aux étiquettes, aux emballages, aux photographies et aux tarifs. Je pourrais proposer mes créations aux comités d’entreprise et organiser des journées de vente dans leurs locaux. Il faudrait prendre contact avec les responsables, préparer une présentation, organiser les commandes.

Je pourrais même consacrer une journée de congé par semaine à cette activité. Évidemment, il faudrait obtenir l’autorisation d’exercer une activité artisanale en parallèle de mon travail.

À ce stade, je n’ai pas encore fabriqué ma première bougie.

Mais mon entreprise possède déjà un catalogue, une stratégie commerciale et un service juridique.

La passion devient une vie possible

Je ne pense pas seulement à ce qui m’intéresse aujourd’hui, mais à ce que pourrait devenir ma vie dans plusieurs mois ou plusieurs années.

J’ai retrouvé ce fonctionnement en créant mon site Autiste, et après ?. Au départ, il y avait l’envie de partager mon expérience. Puis sont venus les articles, les sujets à explorer, les projets possibles autour de ce travail d’écriture. À mesure que le site prenait forme, j’ai commencé à imaginer tout ce qu’il pourrait devenir.

C’est une des choses que j’aime le plus dans mon fonctionnement : je peux entrer dans un univers nouveau et le voir se déployer, presque sans limites.

On parle souvent des intérêts spécifiques dans l’autisme. Chez moi, ils ne prennent pas nécessairement la forme d’un sujet unique auquel je reste attachée pendant des années. Je peux explorer des domaines très différents, mais avec une intensité qui mobilise tout mon temps, mon imagination et mon énergie.

La passion ne m’occupe pas seulement. Elle m’emporte, m’habite, me fait vivre, vibrer, respirer, jouer…

Et parfois, la réalité me rattrape

Évidemment, toutes ces nouvelles vies ne deviennent pas des vies réelles.

Je l’ai notamment vécu avec le coaching. Je me suis formée, j’ai suivi des stages, des séminaires, créé mon site internet. J’ai investi des sommes folles, vraiment folles, convaincue que cette activité allait devenir mon métier.

Et puis, en allant au bout de cette expérience, j’ai découvert que je n’avais finalement pas envie de l’exercer.

Je ne regrette pas tout ce que j’ai appris, les rencontres que j’ai faites ni les expériences vécues. Mais lorsque j’ai récemment additionné le coût de mes formations, j’ai eu un petit moment de lucidité.

Avec cet argent, j’aurais pu réduire considérablement mon crédit immobilier. Gloups !

Il existe probablement des gens qui découvrent une nouvelle passion et commencent par acheter un livre d’occasion.

Je les admire. De loin.

Le plus difficile, pour moi, n’est pas toujours de commencer. C’est parfois de mesurer ce que représente concrètement un projet avant de m’y être entièrement engagée.

Lorsque je construis une nouvelle vie dans mon esprit, j’en vois très précisément les possibilités. Les contraintes matérielles, financières et pratiques, elles, peuvent mettre un peu plus de temps à apparaître. Voire jamais.

Quand l’imagination va plus vite que les bras

J’ai connu ce décalage avec la transformation de mon jardin. Dans ma tête, tout était magnifique. Je voyais les massifs, les arbres, les fleurs, les perspectives. Il ne restait qu’à faire exister ce paysage.

Dans la réalité, cela signifiait dessoucher des arbres, transporter des sacs, creuser une terre dure, couper des branches et multiplier les voyages à la déchetterie. Il m’est arrivé de passer cinq heures sur une seule souche avec un matériel rudimentaire et d’en pleurer de fatigue.

Je pouvais commencer à jardiner à six heures du matin, interrompre mon chantier pour télétravailler, reprendre à midi, puis retourner dehors en fin de journée jusqu’à dix heures du soir. Je n’étais pas forcément heureuse pendant ces heures de travail. J’étais parfois épuisée, mais je voulais que ce soit terminé.

Le jardin existait déjà dans mon esprit. Il fallait maintenant que le véritable jardin le rejoigne.

C’est sans doute l’une des difficultés les plus déconcertantes de ce fonctionnement : mon imagination peut aller très loin, mais elle ne me fournit pas automatiquement les compétences, les outils ou l’énergie nécessaires pour la suivre.

Quand l’envie est là, mais que je n’y arrive plus

Il arrive aussi que les projets restent inachevés. Une toile attend d’être peinte. Des bougies attendent leur finition. Des objets en poterie attendent que je reprenne les cours.

Parfois, c’est l’épuisement qui m’empêche de continuer. Les idées sont toujours là, l’envie aussi, mais je n’ai plus l’énergie de les réaliser.

D’autres fois, c’est toute la préparation nécessaire pour reprendre une activité qui me décourage. Il faut retrouver les outils, ressortir les matériaux, protéger les surfaces, réinstaller l’espace de travail.

Je peux imaginer une entreprise entière en quelques heures, mais retrouver un outil malencontreusement rangé je ne sais où peut suffire à me faire renoncer à une séance de création.

Ce n’est pas nécessairement que la passion a disparu. C’est parfois simplement que l’accès à cette passion est devenu trop compliqué.

Et les projets inachevés finissent par occuper l’espace. Il m’arrive même de détourner les yeux en traversant une pièce pour ne plus voir tout ce que j’avais entrepris.

Je n’ai pas envie d’être raisonnable. Enfin, pas trop.

Je pourrais conclure en expliquant que j’ai appris à accueillir chaque nouvelle passion avec mesure, à réfléchir longuement avant de dépenser le moindre euro et à ne jamais commencer un projet sans en avoir évalué toutes les conséquences.

Ce serait très rassurant. Mais parfaitement mensonger.

Je sais que je peux m’emballer, commencer trop vite, travailler trop longtemps et dépenser beaucoup d’argent dans une activité qui ne deviendra peut-être jamais mon métier.

Pour autant, je n’ai aucune envie de renoncer à cet enthousiasme.

Il m’a permis d’apprendre, de créer, de rencontrer des personnes, d’explorer des univers que je n’aurais jamais connus autrement. Il y a aujourd’hui des objets que j’ai fabriqués, un jardin qui fleurit et une cuisine d’été que j’ai construite de mes mains.

Je voudrais simplement réussir à donner à mon imagination les moyens de me conduire quelque part sans m’y épuiser.