J’aime rire, m’amuser, m’enthousiasmer. J’aime raconter les situations cocasses dans lesquelles mon autisme peut me conduire. Mais il existe une autre réalité, plus difficile à partager, et pourtant tout aussi importante. J’ai envie d’être authentique sur ce site, alors je dois accepter certains dévoilements, même si c’est vertigineux pour moi.
Que fait-on des émotions que nous ne savons pas identifier ?
Il ne s’agit pas seulement d’une difficulté à trouver les mots justes. Cela peut affecter en réalité profondément la façon dont on comprend ce qui nous arrive, dont on prend des décisions et dont on conduit sa vie.
Je voudrais en parler parce que j’ai découvert, parfois très douloureusement, les conséquences de cette difficulté. Peut-être que ce partage peut aider quelqu’un, ne serait-ce qu’une personne.
Quand l’émotion frappe le corps
Certaines émotions m’arrivent avec une violence physique considérable. J’en ai parlé dans un autre article, mais la peur, la panique ou une colère intense peuvent me donner l’impression qu’une émotion existe d’abord à l’extérieur de moi, avant d’entrer brutalement dans mon corps.
Comme si je recevais un coup. Un coup d’émotion.
Ma poitrine se contracte, ma gorge se serre, mon souffle se coupe, mes jambes sont coupées ou flageolent. Le choc me démolit physiquement.
Je sais que j’ai mal. Je sais que je suis bouleversée. Mais je ne sais pas nécessairement ce qui m’arrive, je ne sais pas nommer l’émotion.
Parfois, je ne parviens plus à parler, ni même à accomplir certaines actions. J’ai besoin de temps pour retrouver mes moyens. Les questions, les demandes d’explications et les conseils immédiats ne m’aident pas lorsque je suis dans cet état. J’ai besoin qu’on me laisse tranquille avec moi-même. Sans ce temps, qui peut être long, je vis dans la confusion.
Ce phénomène touche à ce que les chercheurs appellent la régulation émotionnelle : l’ensemble des processus qui permettent de moduler l’intensité, la durée et l’expression d’une émotion. Dans l’autisme, cette régulation peut être particulièrement difficile, notamment lorsque les réactions physiologiques sont très intenses.
Mais il faut distinguer deux difficultés : ne pas parvenir à apaiser une émotion et ne pas parvenir à reconnaître de quelle émotion il s’agit.
On peut éprouver les deux simultanément.
L’intéroception et l’alexithymie : ressentir sans identifier
L’intéroception désigne la perception des signaux internes du corps : la faim, la soif, les battements du cœur, les tensions musculaires et les sensations physiques qui accompagnent les émotions.
Certaines personnes autistes présentent des particularités dans la perception ou l’interprétation de ces signaux.
L’alexithymie, quant à elle, désigne notamment une difficulté à identifier, différencier et décrire ses émotions. Elle est plus fréquente chez les personnes autistes.
Ces deux notions sont distinctes. On peut percevoir très fortement une sensation corporelle sans savoir à quelle émotion elle correspond. Et l’on peut éprouver quelque chose de très intense sans réussir à déterminer si l’on ressent de la peur, de la tristesse, de la colère, de l’amour ou une blessure émotionnelle.
C’est précisément ce qui m’arrive.
Je peux aussi traverser une partie de la journée sans comprendre que je suis triste. Je remarque mon visage fermé, mes épaules affaissées, une lourdeur dans la poitrine. Je ne me sens pas bien, sans pouvoir dire pourquoi.
Parfois, il me faut longtemps pour reconnaître cette tristesse. Et davantage encore pour en comprendre l’origine.
Mais les conséquences ne se limitent pas à quelques heures de perplexité devant son propre état émotionnel.
Comment savoir ce que l’on veut lorsqu’on ne sait pas ce que l’on ressent ?
Il m’est difficile de raconter ce qui suit. Ce sont des années de ma vie, des années que je ne retrouverai jamais. Mais en tant que personne autiste, j’ai envie d’en témoigner, parce que je mesure aujourd’hui les conséquences que peut avoir l’incapacité à identifier ses propres émotions.
Pendant treize ans, j’ai vécu une relation dans laquelle je souffrais profondément.
J’ai consulté des psychologues, cherché des solutions, essayé de comprendre ce qui ne fonctionnait pas. Mais nos échanges portaient sur la relation : les difficultés que nous rencontrions, les moyens de les résoudre, les changements possibles.
Je cherchais comment faire fonctionner cette histoire. Je ne me demandais pas ce que je ressentais réellement pour cet homme.
Et je n’aurais pas su répondre à cette question. Je n’avais pas accès à cette information.
Puis, lors d’un stage à Londres, j’ai soudain compris. Je n’aimais pas cet homme. À mon retour, la relation était terminée pour moi. Il a tenté plusieurs fois de me reconquérir, mais tout était devenu parfaitement clair.
Pendant treize ans, j’avais cherché des solutions à une relation sans parvenir à identifier ce que j’éprouvais pour la personne avec laquelle je vivais.
Aujourd’hui, lorsque je repense à ces années, je trouve cela terrible.
Plus récemment, une autre expérience m’a permis de prendre pleinement conscience de ce mécanisme.
J’ai rencontré un homme avec lequel, en réalité, je ne souhaitais pas construire de relation. Tant de choses me dérangeaient chez lui. Pourtant, une situation douloureuse a déclenché chez moi une réaction émotionnelle d’une intensité considérable.
J’ai cru que cette souffrance signifiait que j’étais amoureuse.
Pendant des semaines, j’ai essayé de comprendre pourquoi j’aimais cet homme puisqu’avant le choc émotionnel, je n’éprouvais absolument rien. La question aurait dû être : pourquoi souffrais-je autant ?
Il m’a fallu de très nombreuses conversations, des retours sur les événements, des hypothèses et des remises en question pour finir par identifier ce qui se passait réellement.
Je ne souffrais pas d’amour. Une vieille blessure émotionnelle avait été réveillée.
Et lorsque j’ai enfin compris cette confusion, ma souffrance a disparu immédiatement. Je n’avais plus besoin de lui.
Je ne m’étais pas trompée sur l’intensité de ce que je ressentais. Je m’étais trompée sur ce que cela signifiait.
Quand on demande de l’aide pour le mauvais problème
C’est peut-être l’une des conséquences les plus douloureuses de l’alexithymie : on peut être parfaitement sincère dans ce que l’on raconte et pourtant se tromper sur la nature de ses émotions.
Alors on cherche des solutions dans la mauvaise direction.
On explique sa souffrance à ses proches, à ses amis, parfois à un professionnel. Mais si l’on pense souffrir d’amour alors qu’on souffre d’une blessure émotionnelle, c’est cette première interprétation que l’on présente.
Les personnes qui nous écoutent peuvent donc nous conseiller en toute bonne foi à partir d’une explication qui ne correspond pas à ce que nous vivons réellement.
Et l’on peut rester longtemps à souffrir pour une raison qui n’est pas la bonne.
La souffrance, elle, n’a rien d’imaginaire. Elle peut être immense. Ce qui est erroné, c’est la signification qu’on lui attribue.
Cette difficulté ne concerne pas uniquement les relations amoureuses. Elle peut intervenir dans le travail, les amitiés, les décisions importantes, partout où nos émotions devraient nous renseigner sur nos besoins, nos désirs et nos limites.
On peut ainsi continuer à chercher des solutions, à s’adapter, à faire des efforts, sans parvenir à reconnaître ce qu’une situation nous fait vivre.
Ce n’est pas toujours une incapacité à réfléchir ou à comprendre les problèmes. C’est parfois l’absence d’une information essentielle sur soi-même.
Lorsque je ne sais pas ce que je ressens, comment pourrais-je savoir ce que je veux ?
Ce que les autres voient et ce que l’on vit
À cette difficulté d’identification peut s’ajouter un décalage entre l’émotion ressentie et son expression.
Je peux traverser un bouleversement intérieur considérable et ne pas parvenir à l’expliquer. À d’autres moments, lorsque je raconte plus tard ce qui m’est arrivé, ma voix peut devenir presque monocorde.
Il existe alors un étrange paradoxe : lorsque l’émotion est présente, je ne peux pas en parler ; lorsque je peux enfin en parler, ma manière de m’exprimer ne restitue plus nécessairement ce que j’ai vécu.
À l’inverse, il m’arrive aussi d’exprimer certaines émotions avec une intensité que les autres jugent excessive.
J’ai souvent entendu que j’étais trop sensible, que je prenais les choses trop à cœur ou que mes réactions étaient disproportionnées.
Mais notre manière de percevoir les émotions d’autrui ne nous donne pas un accès direct à ce qu’il ressent.
Il y a une grande différence entre dire : « Je n’aurais pas ressenti la même chose » et affirmer : « Tu n’aurais pas dû ressentir cela. »
La première phrase reconnaît que nous pouvons vivre différemment une même situation. La seconde remet en question l’expérience de l’autre.
Apprendre à reconnaître ce qui se passe en soi
La régulation émotionnelle, l’intéroception et l’alexithymie désignent des mécanismes différents, qui peuvent néanmoins interagir.
Il est possible de ressentir une émotion intensément, de ne pas parvenir à la réguler, de percevoir ses manifestations physiques et de rester pourtant incapable de l’identifier correctement.
Ces difficultés peuvent avoir des conséquences considérables sur la façon dont on construit sa vie.
Je sais aujourd’hui que je peux comprendre une situation, chercher des solutions, faire des efforts immenses et poursuivre longtemps dans une direction sans avoir réellement identifié ce que je ressens.
C’est pourquoi j’accorde désormais tant d’importance à ces questions :
« Et moi, qu’est-ce que je ressens dans cette situation ? » « De quoi ai-je besoin maintenant ? »
Généralement, j’ai besoin de temps, loin de la situation qui me fait souffrir, pour identifier ce qui m’arrive et prendre les bonnes décisions pour moi.
Je ne prétends pas qu’il suffit de se poser ces questions pour obtenir immédiatement une réponse.
Mais je sais désormais combien elles sont primordiales.
Parce que mes émotions ne sont pas seulement des sensations que je dois supporter ou apprendre à réguler. Elles sont surtout des informations dont j’ai besoin pour comprendre mes désirs, reconnaître mes limites et choisir la vie que je veux mener.
Et vous, qu’en pensez-vous ?