Choisir un mixeur, une voiture, un plat au restaurant ou un homme… Pourquoi faut-il que chaque décision devienne une affaire d’État ?

Je voulais juste acheter un mixeur. Une décision qui aurait pu me prendre vingt minutes. Elle m’a occupée pendant des semaines.

Tout a commencé lorsque j’ai découvert des discussions sur la vitesse de mixage, l’échauffement des aliments et la préservation de certaines vitamines.

Ah bon ? Je n’avais jamais pensé à ça !

Il fallait donc absolument que je comprenne.

J’ai consulté des sites spécialisés, étudié les moteurs, comparé les vitesses de rotation, lu des avis et des discussions techniques. Chaque réponse faisait naître une nouvelle question. Chaque question me conduisait vers dix autres pages.

Pendant des semaines, j’y ai consacré pratiquement tous mes instants de liberté.

Je suis devenue spécialiste des mixeurs.

Évidemment, j’en ai parlé à tout le monde : ma famille, mes amis, mes collègues. J’étais intarissable sur les moteurs et la préservation des vitamines. Il est possible que mon entourage n’ait pas partagé cet enthousiasme. Mais j’avais tellement de choses à leur apprendre !

Finalement, après une enquête digne d’une commission parlementaire, j’ai acheté LE MIXEUR.

Le modèle haut de gamme. Celui qui avait brillamment franchi toutes les étapes de ma sélection. Une fortune !

Au début, je l’ai utilisé.

Puis j’ai découvert un détail auquel aucune de mes recherches ne m’avait préparée : il fallait le nettoyer. L’enfer sur Terre.

Je l’ai utilisé de moins en moins, avant de le ranger définitivement dans la buanderie, là où reposent les cadavres de mes achats abandonnés au profit d’un petit mixeur plongeant acheté chez Action. Il ne prend pas de place, se nettoie facilement et fait parfaitement son travail. Et pour la préservation des vitamines… Je n’ai qu’à manger plus varié !!!

Des semaines de recherches, des heures de comparatifs, une expertise technique considérable, pour finir avec un truc de chez Action !

Lorsque j’ai raconté cette histoire, j’en ai pleuré de rire. Quelle absurdité !

Mais elle m’a aussi amenée à m’interroger : comment pouvais-je consacrer autant de temps à une décision et passer complètement à côté de ce qui compterait vraiment pour moi ?

Le problème n’est pas seulement de choisir

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’avais simplement du mal à prendre des décisions.

Aujourd’hui, je crois que la difficulté est un peu différente.

Je ne fais pas confiance à ma manière de choisir.

Comment savoir si j’ai examiné les bons critères ? Si je n’ai pas oublié quelque chose d’essentiel ? Si une caractéristique qui me paraît déterminante aujourd’hui ne se révélera pas totalement insignifiante demain ?

L’histoire du mixeur est un exemple parfait.

J’avais étudié les moteurs et les vitesses de rotation, mais pas la facilité de nettoyage. Pourtant, c’est cette dernière caractéristique qui a fini par déterminer mon utilisation de l’appareil.

Je peux accorder une importance énorme à un détail qui m’intéresse, au point d’oublier d’examiner le reste, souvent l’essentiel.

Voilà pourquoi j’ai tant de mal à me faire confiance.

Le problème n’est pas nécessairement que je manque d’informations. C’est que je ne sais pas si les informations auxquelles j’accorde de l’importance sont les bonnes.

Alors je cherche davantage.

Et plus je cherche, plus je découvre de nouveaux critères.

Et plus je découvre de critères, moins je suis certaine de pouvoir choisir.

Un mois d’études pour acheter une voiture

Lorsque j’ai cherché une voiture, j’ai passé environ un mois à comparer les modèles, à lire des essais, à consulter des avis et à établir des fiches bristol. Qui fait ça ???

Motorisations, fiabilité, suspensions, équipements, consommation… Je voulais tout comprendre.

Je me suis même mise à étudier la qualité des plastiques intérieurs.

Je n’avais jamais nourri la moindre ambition dans le domaine de la plasturgie automobile, mais puisqu’il fallait choisir une voiture, autant devenir spécialiste.

Au bout de quelques semaines, j’aurais presque pu tenir tête à un garagiste.

Je n’avais pas étudié tout cela par passion pour les véhicules. Je l’avais fait parce que je devais prendre une décision et que je voulais réduire autant que possible le risque de me tromper.

Seulement, même des recherches considérables ne garantissent pas de retenir les critères les plus pertinents. Je n’avais pas pensé au critère le plus important : je vivais désormais à la campagne, et mes besoins n’étaient plus les mêmes…

Le thermomètre qui valait une fortune

J’ai également connu un grand épisode de recherche au moment d’acheter mes appareils de cuisson.

Je m’étais intéressée à la cuisson basse température. J’ai commencé à comparer les marques, les performances et les systèmes de contrôle de température.

J’ai finalement acheté un appareil haut de gamme BEEM, notamment parce qu’il possédait un thermomètre intégré au couvercle.

Ce thermomètre avait pesé lourd dans ma décision.

À l’usage, pourtant, je ne mettais même pas le couvercle. J’en utilisais un autre, qui me convenait mieux.

J’avais donc consacré des heures à comparer des caractéristiques pour privilégier une fonction dont je ne me servais pas.

Décidément, j’ai un talent particulier pour investir dans des équipements parfaitement inutiles à mon bonheur !

Ces expériences m’ont amenée à une question que je trouve désormais essentielle :

Est-ce que je choisis ce qui me convient, ou ce qui me paraît intéressant au moment où je compare ?

Ce sont deux choses très différentes.

Les vacances

Il ne faut jamais, jamais me laisser choisir le lieu de vacances. Pourquoi les gens s’entêtent-ils à me confier les recherches ? Lorsque je suis chargée de rechercher une maison pour les vacances, je peux passer beaucoup de temps à examiner les annonces.

Je sélectionne des logements, je compare, j’en élimine certains, j’en conserve d’autres.

Avant, on me faisait confiance, quelle erreur ! Désormais, j’envoie mes sélections et en général, il ne faut pas plus d’une minute pour qu’on me réponde : « Il y a ça qui ne va pas ». Le truc qui saute aux yeux immédiatement mais moi je n’ai vu que le beau transat au bord de la piscine.

Cette situation illustre très bien mon manque de confiance.

Je sais sélectionner. Je sais comparer. Je peux consacrer énormément d’énergie à une recherche, mais si je ne regarde pas les bons critères, à quoi bon ?

Au restaurant, sauvez-moi avec un poulet-frites !

Il existe heureusement une solution merveilleuse à mes difficultés : le poulet-frites.

Quand je vais au restaurant et que la carte propose du poulet-frites, je le commande.

Aucune hésitation.

Je connais le goût, je sais que j’aime ce plat et je n’ai aucune raison de craindre une mauvaise surprise.

L’affaire est réglée.

Mais s’il n’y a pas de poulet-frites…

Catastrophe !

Je lis la carte, je reviens sur les plats, j’essaie d’imaginer ce que je vais ressentir en les mangeant. Je me représente les goûts, les associations, les textures.

Est-ce que cela va me plaire ? Est-ce que ce sera vraiment ce dont j’ai envie ? Et si l’autre plat était meilleur ?

Ça devient presque une question de vie ou de mort…

Et lorsque la commande arrive sur la table, je finis toujours par lorgner sur l’assiette du voisin.

Évidemment, son plat a l’air délicieux. Évidemment, je commence à regretter mon choix. Et évidemment, je veux goûter ce qu’il a commandé !

Au fond, j’aimerais pouvoir choisir mon plat tout en conservant la possibilité d’essayer les autres.

Ce serait tellement plus simple !

Pourquoi choisir peut devenir si compliqué dans l’autisme ?

Plusieurs recherches sur la prise de décision chez les personnes autistes permettent d’éclairer certains aspects de mon expérience.

Une étude publiée en 2023 par Stacey et Cage s’est intéressée à la façon dont des adultes autistes vivent les décisions et répondent aux questionnaires de recherche.

Les participants décrivent notamment des difficultés liées au nombre de possibilités, au manque de précision de certaines informations, à l’incertitude et au besoin de comprendre suffisamment une situation avant de se décider.

D’autres travaux, notamment ceux de Thompson-Hodgetts et ses collègues, ont exploré les expériences d’autonomie et d’autodétermination chez des adultes autistes. Ils montrent que les possibilités de faire des choix dépendent aussi des conditions dans lesquelles ces décisions doivent être prises.

Les fonctions exécutives peuvent également intervenir. Comparer des possibilités, hiérarchiser des informations, définir des priorités et passer de la réflexion à l’action mobilisent plusieurs processus cognitifs.

Mais ces recherches ne signifient pas que toutes les personnes autistes choisissent difficilement, ni que mon fonctionnement pourrait être expliqué par un mécanisme unique.

Dans mon expérience, plusieurs éléments semblent se combiner : le besoin de réduire l’incertitude, l’attrait pour certains détails, la multiplication des informations et la difficulté à déterminer ce qui sera réellement important pour moi.

Il existe aussi un élément que les comparatifs techniques ne peuvent pas résoudre : la confiance que j’accorde à mon propre jugement.

Je peux étudier une décision pendant des semaines sans parvenir à cette tranquillité intérieure qui permet simplement de se dire : « C’est bon, je choisis cela. »

Et cette difficulté ne concerne malheureusement pas seulement les appareils électroménagers.

Quand il faut choisir un homme…

Là, les choses deviennent nettement moins drôles.

Il m’est arrivé de rencontrer deux hommes à peu près au même moment.

L’un me paraissait délicat, prévenant, intéressant. L’autre était autiste, comme moi.

J’ai choisi le second.

Pourquoi ?

Parce que je pensais que partager le même fonctionnement neurologique augmentait mes chances d’être séduite et de vivre une relation dans laquelle je serais comprise.

Sur le moment, je n’ai pas eu le sentiment de renoncer à l’autre homme. Je n’ai même pas envisagé la décision sous cet angle.

J’avais identifié un critère qui me paraissait important, et je lui avais accordé une place déterminante.

Plus tard, j’ai pris conscience de ce que ce raisonnement pouvait avoir de réducteur.

Être autiste ne garantit pas d’être compatible avec une autre personne autiste, pas plus que ne pas l’être n’empêche une compréhension profonde.

J’avais donné une importance considérable à une seule caractéristique, alors que d’autres éléments auraient peut-être davantage compté dans une relation.

Comment apprendre à faire confiance à mes choix ?

Je commence à comprendre que mes recherches interminables ne sont pas uniquement une manière de recueillir des informations.

Elles sont aussi une tentative de me rassurer. Plus j’en saurai, moins je risquerai de me tromper.

Seulement, cette méthode a ses limites. Je peux devenir incollable sur les moteurs d’un mixeur sans penser à son nettoyage. Comparer minutieusement des maisons et laisser passer des défauts évidents. Choisir un homme à partir d’une caractéristique qui me semble essentielle, puis découvrir que d’autres aspects comptaient beaucoup plus.

Aucune quantité d’informations ne peut garantir une décision parfaite.

Je crois que l’une de mes difficultés consiste donc à accepter que choisir implique toujours une part d’incertitude.

Cela ne signifie pas renoncer à réfléchir ni à me renseigner.

Il s’agirait plutôt d’apprendre à distinguer ce qui me fascine au cours d’une recherche de ce qui compte réellement dans ma vie.

Pour un appareil, ce pourrait être la facilité d’utilisation et d’entretien.

Pour une maison de vacances, les conditions concrètes du séjour.

Pour une relation amoureuse, ce que je ressens auprès de l’autre, la manière dont nous nous parlons et l’envie réelle que j’ai de poursuivre la découverte.

Et surtout, peut-être faudrait-il que je cesse de considérer chaque décision comme un examen au cours duquel je n’aurais pas le droit de me tromper.

Je n’en suis pas encore là.

Mais comprendre pourquoi je doute autant de mes choix représente déjà une découverte importante.

Finalement, je voudrais juste pouvoir choisir !

Lorsque je repense au mixeur, à la voiture, aux maisons de vacances, aux restaurants et aux relations amoureuses, je retrouve une même interrogation :

Comment savoir si je suis en train de faire le bon choix ? Aurai-je toujours besoin de quelqu’un pour m’aider à comprendre ce dont j’ai réellement besoin ?

Pour aller plus loin — références scientifiques

  1. Stacey, R. et Cage, E. (2023). “Simultaneously Vague and Oddly Specific”: Understanding Autistic People’s Experiences of Decision Making and Research Questionnaires. Autism in Adulthood.
  2. Thompson-Hodgetts, S. et coll. (2023). Toward understanding and enhancing self-determination: a qualitative exploration with autistic adults without co-occurring intellectual disability. Frontiers in Psychiatry.
  3. Vella, L. et coll. Understanding self-reported difficulties in decision-making by people with autism spectrum disorder. Autism.