Lors de mon diagnostic d’autisme, j’ai été évaluée comme manquant d’imagination.
Ce résultat m’a laissée particulièrement perplexe.
Moi, manquer d’imagination ? Alors que j’ai passé ma vie à inventer des histoires, à me plonger dans des univers imaginaires et à vivre mille existences à travers les livres ?
J’ai même écrit un roman entier sans en connaître l’histoire à l’avance. Les personnages, leurs dialogues, leurs réactions et les événements se racontaient à moi au fil de l’écriture.
Alors comment pouvait-on considérer que je manquais d’imagination ?
Pendant longtemps, j’ai pensé que cette conclusion ne correspondait tout simplement pas à mon fonctionnement. En réfléchissant à la manière dont j’imagine réellement, j’ai découvert quelque chose que je n’avais jamais remarqué.
Je possède une imagination foisonnante dans certains domaines et je suis absolument incapable d’imaginer quoi que ce soit dans d’autres.
Alors, finalement, ai-je de l’imagination ou non ?
De quelle imagination parle-t-on ?
Lorsqu’on évoque l’imagination, on pense généralement à la capacité d’inventer des histoires, des personnages, des lieux ou des mondes qui n’existent pas.
En réalité, il existe plusieurs formes d’imagination :
L’imagination narrative permet de créer des histoires et des situations. L’imagerie mentale permet de se représenter des objets, des lieux ou des scènes en leur absence. Le jeu symbolique consiste à faire semblant, à attribuer à un objet ou à une situation une signification imaginaire.
La créativité, quant à elle, fait intervenir la production d’idées ou de réalisations nouvelles. Elle peut aussi bien s’exprimer dans l’écriture que dans la musique, la recherche scientifique ou la résolution d’un problème.
Ces capacités se recoupent, mais elles ne sont pas identiques.
Surtout, une personne peut se montrer extrêmement inventive dans une activité et totalement démunie dans une autre.
C’est exactement mon cas.
Donnez-moi deux personnages, mais surtout pas un paysage !
Voici une petite expérience.
Demandez-moi d’inventer un paysage.
Rien.
Un monde de science-fiction ?
Toujours rien.
La vie d’un médecin contemporain ?
Pas davantage.
En revanche, demandez-moi d’imaginer la vie d’un médecin au XIXe siècle, et quelque chose commence à se produire, probablement parce que j’ai dû rencontrer quelques médecins de cette période lors de mes lectures adolescentes.
Si vous me proposez d’inventer les interactions entre deux personnages, alors là, vous risquez de ne plus pouvoir m’arrêter !
Je peux imaginer leurs conversations, leurs réactions, leurs disputes, leurs contradictions, leurs émotions, ce que leur corps ressent. Une situation en entraîne une autre, un dialogue fait naître une idée nouvelle, un personnage prend une direction inattendue.
Les scènes se construisent presque toutes seules.
Décrire le paysage dans lequel elles se déroulent ? Quelle corvée !
D’ailleurs, lorsque je lis un roman, je saute les descriptions de paysages. Elles m’ennuient profondément. Oui, Proust, ne te retourne pas dans ta tombe ! Je veux retrouver les personnages et savoir ce qui va leur arriver.
Cette particularité s’est retrouvée jusque dans mon propre roman.
Le roman qui se déroule quelque part… mais je ne sais pas où !
Lorsque j’ai écrit mon roman, je n’ai pratiquement décrit aucun lieu.
Une couleur de rideau, une affiche accrochée au mur, quelques détails de ce genre. Les paysages, les villes, l’environnement général ? Rien.
Je n’ai même pas précisé dans quel pays se déroulait l’histoire. Le plus amusant, c’est que je n’en ai pas la moindre idée ! Cela ne m’a posé absolument aucun problème pendant l’écriture.
Pourtant, les scènes existaient dans ma tête. Je voyais mes personnages, je les voyais évoluer dans des chambres, des bâtiments, différents endroits.
Ces lieux étaient déjà connus.
Lorsqu’une scène se déroulait dans une chambre, je pouvais visualiser mon ancienne chambre universitaire, une chambre d’hôtel où j’avais séjourné ou celle dans laquelle j’avais effectué un stage de méditation Vipassana.
Je n’avais pas inventé ces décors. Je les avais empruntés à ma mémoire.
Ces lieux me suffisaient parfaitement. Après tout, on s’en fiche du lieu, non ?
Même leur apparence physique n’occupait pas une grande place dans mon écriture.
Mon éditeur m’a demandé d’ajouter des descriptions physiques. Cela m’a demandé un effort considérable. Il fallait interrompre le mouvement de l’histoire pour m’intéresser à quelque chose qui ne me venait pas spontanément.
J’avais écrit un roman entier en faisant vivre mes personnages, mais il avait fallu me demander expressément de les décrire !
Cette expérience révèle quelque chose d’important : je peux me représenter visuellement une scène sans éprouver le besoin de décrire ce que je vois. Tout ce que j’aime, c’est ressentir.
Mon imagination peut être extrêmement active dans les relations entre les personnages, tout en restant très limitée lorsqu’il s’agit de construire leur environnement.
Une imagination nourrie de milliers de livres
J’ai toujours dit que je devais mon immense imagination aux montagnes de livres que j’ai lus.
À travers eux, j’ai été mère, amante, amoureuse, épouse, enfant dénutri, montagnarde… J’ai été Hamlet, Heathcliff, Cassandre… J’ai vécu des existences qui n’étaient pas les miennes, traversé d’autres époques, découvert des lieux et des façons de vivre que je n’aurais jamais connus autrement.
Ces lectures m’ont fourni une quantité extraordinaire de matière.
Je crois que c’est là une caractéristique essentielle de mon fonctionnement : pour imaginer, j’ai besoin de quelque chose que je connais déjà.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une expérience vécue. La lecture peut m’apporter cette connaissance. L’observation, l’apprentissage ou la découverte d’un sujet peuvent également nourrir mon imaginaire.
Mon stage Vipassana, par exemple, a beaucoup contribué à la création de mon roman.
Je suis partie d’une expérience réelle, de sensations, de connaissances acquises, de mes propres interrogations, et j’en ai fait la matière d’une histoire nouvelle.
Je ne savais pas ce que mes personnages allaient vivre. Je l’ai découvert en écrivant.
C’est toute la différence entre reproduire ce que l’on connaît et inventer à partir de ce que l’on connaît.
Je suis parfaitement capable de transformer, d’associer, de détourner, de faire naître des situations nouvelles.
Si je ne dispose d’aucune référence dans un domaine, mon imagination peut rester complètement silencieuse.
Je n’ai jamais lu de science-fiction. Je ne suis pas capable d’inventer spontanément un univers de science-fiction. Les univers fantastiques, comme celui de Harry Potter, ne m’intéressent guère.
Bien sûr, même les auteurs de science-fiction puisent dans leurs connaissances et leurs expériences. Ils parviennent à construire des mondes très éloignés du réel.
Ce n’est pas ainsi que mon imagination fonctionne spontanément.
Ce constat m’a rappelé une histoire.
Le petit garçon qui n’avait aucune imagination
Je me souviens d’un garçon autiste dont on disait qu’il n’avait aucune imagination.
Il était passionné par les dinosaures.
Il passait énormément de temps à apprendre tout ce qu’il pouvait sur eux, leurs caractéristiques, leur mode de vie, leur environnement.
Il ne se contentait pas d’accumuler des informations.
Il imaginait les dinosaures dans leurs paysages, se représentait leur existence, les lieux dans lesquels ils évoluaient.
Son imagination était présente, active, nourrie par sa passion.
En revanche, demandez-lui d’imaginer une histoire sans aucun rapport avec les dinosaures, et rien ne lui venait.
Fallait-il en conclure qu’il manquait d’imagination ?
Fallait-il simplement constater que son imagination s’exprimait dans un domaine qu’il connaissait et qui l’intéressait ?
Je me reconnais dans ce fonctionnement.
Une question peut me laisser totalement démunie, alors qu’une autre peut déclencher une multitude de scénarios.
L’absence de réponse à une consigne ne signifie pas nécessairement l’absence d’imagination.
Elle peut aussi révéler les conditions dans lesquelles celle-ci parvient, ou non, à s’exprimer.
Si je devenais autrice de séries comiques…
Le métier de mes rêves est celui d’autrice de séries comiques. Je me suis promis de l’exercer dans ma prochaine vie, si la réincarnation existe. Pourvu qu’elle existe !
J’imagine une équipe d’auteurs travaillant ensemble, inventant des personnages extravagants, des situations absurdes, des dialogues qui nous feraient rire pendant des heures.
Je sais parfaitement ce que je ferais pour nourrir ma créativité.
J’observerais les gens partout !
Dans les magasins, dans la rue, dans les transports, au détour d’une conversation.
Une réaction inattendue, une dispute ridicule, une phrase surprenante, un comportement complètement absurde…
Tout pourrait devenir le point de départ d’une scène.
Le monde serait ma matière première.
Je ne passerais pas mes journées à attendre qu’une idée surgisse de nulle part. Je recueillerais des situations, des expressions, des façons d’être, que je pourrais ensuite transformer en histoires.
Ce qui me passionne, ce sont les êtres humains, leurs comportements, leurs contradictions, leurs relations.
Je n’ai pas besoin d’inventer une planète pour imaginer une scène comique. Deux personnes dans une salle d’attente peuvent largement suffire !
C’est justement cette capacité d’observation et de transformation qui me fait aimer l’écriture.
Quand on demande à mon imagination de se présenter au tableau
Il y a peu, au cours d’une conversation, on m’a demandé d’imaginer quelque chose.
Impossible.
Rien ne venait.
Je me suis aussitôt exclamée : « Imagine qu’on m’évalue sur cette question ! On dira que je n’ai aucune imagination ! »
C’est précisément ce qui m’interroge à propos de mon diagnostic.
Je ne me souviens plus des exercices proposés par la psychologue. Je me souviens cependant de ma difficulté à comprendre ce que l’on attendait de moi.
Aujourd’hui, je me demande si l’on ne m’avait pas demandé d’imaginer quelque chose qui ne trouvait aucun point d’ancrage dans mes connaissances.
Je n’en ai pas la certitude.
Je sais désormais qu’une consigne d’imagination peut me mettre en échec alors que je suis parfaitement capable d’inventer dans un autre contexte.
Cela pose une question fondamentale : que mesure exactement une épreuve d’imagination ?
La capacité à inventer ? La compréhension de la consigne ? La facilité à produire une idée spontanément ? Les connaissances disponibles ? L’intérêt que suscite le sujet ?
Ces dimensions peuvent intervenir simultanément, et il n’est pas toujours simple de les distinguer.
Un résultat peut révéler une difficulté réelle. Encore faut-il savoir précisément laquelle.
Ce que les recherches disent de l’imagination autistique
La littérature scientifique apporte un éclairage intéressant à cette question.
Une étude publiée en 2024, Diversity in Autistic Play: Autistic Adults’ Experiences, a recueilli le témoignage de 22 adultes autistes sur leurs expériences de jeu.
Les chercheurs ont découvert une grande diversité de pratiques : jeux de rôle imaginaires, expériences immersives, jeux ancrés dans la réalité ou dans des intérêts particuliers.
Certains participants décrivaient une imagination étroitement liée à ce qu’ils connaissaient, avaient vu ou lu.
Ce résultat m’a particulièrement intéressée. Il rejoint cette impression que mon imagination a besoin de références et de connaissances pour se déployer.
L’étude met également en lumière un problème plus général : certaines formes de jeu sont traditionnellement considérées comme moins imaginatives parce qu’elles sont ancrées dans le réel plutôt que dans le fantastique.
Or inventer une situation à partir d’un univers familier reste une activité imaginative.
Une seconde étude, publiée en ligne en 2024, s’est intéressée à l’expérience de 22 adultes autistes ayant été confrontés à des tâches de jeu dans le cadre d’évaluations diagnostiques.
Les participants ont notamment insisté sur l’importance de tenir compte des différences individuelles et de leur manière de vivre les exercices proposés. Les chercheurs soulignent l’intérêt d’une approche personnalisée, attentive aussi bien aux capacités qu’aux difficultés.
Enfin, une publication scientifique de 2026, Inquiry and innovation: Considering curiosity and creativity in autism, invite à réexaminer les idées selon lesquelles la curiosité et la créativité seraient nécessairement diminuées ou fondamentalement différentes chez les personnes autistes.
Ses auteurs soulignent que ces capacités ont été relativement négligées dans la recherche et qu’il est nécessaire de mieux comprendre leurs différentes formes d’expression.
Ces études ne prouvent pas que mon fonctionnement serait caractéristique de l’autisme. Elles ne permettent pas non plus d’expliquer avec certitude mon évaluation.
Elles montrent cependant pourquoi il est utile de dépasser les affirmations générales sur un supposé manque d’imagination.
L’imagination n’est pas une capacité unique qui serait simplement présente ou absente.
La manière dont une personne répond à une tâche donnée ne suffit pas à décrire toute sa vie imaginaire.
Une imagination qui peut faire réagir mon corps
Il existe une autre particularité de mon expérience que je trouve importante.
Mon imagination peut provoquer chez moi des réactions physiques extrêmement intenses.
Une scène effrayante, même entièrement fictive, peut me faire trembler pendant des heures.
Une situation comique que j’invente peut me faire rire aux larmes.
Une scène tendre peut me laisser une sensation de bien-être qui persiste longtemps après que j’ai cessé de l’imaginer.
Je sais parfaitement distinguer la fiction de la réalité mais les émotions que mon imagination fait naître, elles, sont bien réelles.
Cette intensité n’est pas propre à l’autisme. Toutefois, elle fait partie intégrante de mon expérience et me semble importante pour comprendre la place qu’occupe l’imagination dans ma vie.
Si l’on s’intéresse uniquement à ce qu’une personne est capable de produire lors d’un exercice, on risque de passer à côté de ce qu’elle vit intérieurement.
Cette vie intérieure peut être particulièrement riche, même lorsqu’elle ne correspond pas à la forme d’imagination attendue.
Alors, ai-je de l’imagination ou pas ?
Sans doute, mais je comprends désormais pourquoi cette question n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air.
Je ne sais pas précisément ce que ma psychologue a évalué lorsqu’elle a conclu que je manquais d’imagination.
Peut-être a-t-elle mis en évidence une difficulté parfaitement réelle, mais cette difficulté ne résume pas mon imagination.
J’ai passé ma vie à nourrir celle-ci de lectures, de connaissances, d’expériences et d’observations. Elle est devenue une part essentielle de mon existence, de mon plaisir de vivre et de ma créativité.
Je crois qu’il serait intéressant, lorsqu’on évalue l’imagination d’une personne autiste, de ne pas seulement lui demander d’inventer quelque chose.
Il faudrait peut-être aussi lui demander ce qu’elle aime imaginer, ce qui nourrit son monde intérieur, quels sujets déclenchent sa créativité et dans quelles circonstances son imagination reste silencieuse.
Au fond, la question n’est peut-être pas seulement : « Avez-vous de l’imagination ? »
La question serait plutôt : « Comment fonctionne la vôtre ? »
Ressources scientifiques
1. Pritchard-Rowe, E., de Lemos, C., Howard, K. et Gibson, J. (2024). Diversity in Autistic Play: Autistic Adults’ Experiences. Autism in Adulthood, 6(2).
https://doi.org/10.1089/aut.2023.0008
2. Pritchard-Rowe, E., de Lemos, C., Howard, K. et Gibson, J. (2025, publication en ligne en 2024). Autistic adults’ perspectives and experiences of diagnostic assessments that include play across the lifespan. Autism, 29(1), 64–75.
https://doi.org/10.1177/13623613241257601
3. Luyster, R., Greene-Pendelton, K. et Arunachalam, S. (2026). Inquiry and innovation: Considering curiosity and creativity in autism. Acta Psychologica, 264, 106571.
https://doi.org/10.1016/j.actpsy.2026.106571
Et vous, qu’en pensez-vous ?