Excusez-moi, vos dossiers sont de travers !
Je suis dans le bureau de mon directeur. Il me parle, je l’écoute, mais mon regard est aspiré par les documents éparpillés sur son bureau. C’est plus fort que moi, je commence à les rassembler et à les arranger. Je continue tranquillement notre conversation pendant que mes mains remettent de l’ordre dans ses affaires.
Ai-je le sentiment de faire quelque chose de normal ? Pas vraiment. Mais, à cet instant, je suis beaucoup plus préoccupée par l’idée d’arranger ce qui se trouve devant moi que par l’image que je donne.
Récemment, j’entre dans le bureau d’un collègue. Derrière la porte vitrée d’une armoire, j’aperçois des documents mal disposés.
Impossible de les ignorer.
J’ouvre l’armoire.
— Ils servent à quelque chose, ces documents ?
— Oui.
Je les range donc soigneusement.
Voilà. C’est beau maintenant ! Je suis alors persuadée que c’est également mieux pour son bien-être.
Ce n’est qu’après que je me demande ce que mon collègue a bien pu penser de cette initiative. Je viens d’ouvrir son armoire et de réorganiser ses affaires sans lui demander son avis.
Il a peut-être cru que j’étais maniaque. Mais non. Pas le moins du monde.
Chaque chose à sa place.
Au restaurant, il m’arrive de déplacer les verres de tout le monde.
Pas parce qu’ils risquent de tomber, ni parce qu’ils prennent trop de place.
Simplement parce qu’ils ne sont pas au bon endroit.
Pour moi, un verre doit être placé en haut à droite du set de table quand il y en a. S’il n’y en a pas, mon cerveau trouve le meilleur endroit.
Je ne consulte évidemment pas mes voisins pour connaître leur conception personnelle de la géométrie de table.
Dans les salles d’attente, ce sont les magazines qui attirent mon attention. Ils sont souvent éparpillés, mélangés, posés dans tous les sens.
Je les rassemble, je les aligne et je les classe par date.
Je sais que dans l’heure qui suit, ils seront à nouveau en désordre mais, là, maintenant, c’est beau.
Pendant longtemps, je n’ai pas réfléchi à ces gestes. Je voyais quelque chose qui n’allait pas, je le corrigeais et je passais à autre chose.
Depuis mon diagnostic, je me suis demandé si l’autisme entrait dans l’équation.
Une disposition qui me paraît incorrecte provoque une gêne visuelle. Lorsque je la modifie, cette gêne disparaît.
Ce n’était pas simplement rangé. C’était beau.
Le désordre me heurte. L’harmonie me soulage et me procure du plaisir.
Je suis profondément sensible à l’esthétique. Les proportions, les couleurs, les espacements et la manière dont les objets s’organisent les uns par rapport aux autres comptent énormément.
Je peux être contrariée par une disposition qui me semble disgracieuse. À l’inverse, une composition harmonieuse peut me procurer une véritable joie.
Pourtant, cette recherche d’harmonie n’a pas grand-chose à voir avec la propreté.
Une pièce peut être parfaitement nettoyée et m’être visuellement insupportable. Je peux également trouver un endroit magnifique sans avoir la moindre envie d’en vérifier les plinthes.
Le ménage et l’harmonie sont deux préoccupations très différentes.
Du moins, dans mon esprit.
Quand mes yeux étouffent
Il existe des bureaux dans lesquels je n’ai aucune envie d’entrer.
Des classeurs partout, des piles de documents sur chaque surface, des objets accumulés sans espace entre eux.
Rien qu’en regardant, je me sens étouffer. Cette accumulation provoque chez moi une gêne presque physique.
Les couleurs peuvent produire le même effet. Certaines associations me semblent tellement discordantes qu’elles m’agressent visuellement. Une pièce peut contenir de très beaux objets et devenir malgré tout pénible à regarder si elle en rassemble trop.
J’ai besoin d’espace, de proportions, de cohérence.
J’ai besoin que mon regard puisse circuler sans être constamment heurté.
Maniaquerie, besoin d’alignement ou sensibilité visuelle ?
Dans le langage courant, on qualifie volontiers de maniaque une personne très ordonnée, méticuleuse ou particulièrement exigeante sur la propreté.
Mais le mot ne décrit pas très bien ce que je ressens.
Quand je regarde des objets mal alignés, je ne pense pas : « Quel désordre ! Il faudrait ranger tout cela. »
Je vois une disposition qui me dérange, parfois au point de retenir toute mon attention.
Et lorsque les objets retrouvent une place qui me convient, je ressens un apaisement.
Dans l’autisme, certains comportements répétitifs peuvent prendre la forme d’alignements, de classements ou d’organisations suivant un ordre particulier. Ce besoin de régularité peut concerner les positions, les espacements ou les séquences, sans être nécessairement lié à la propreté.
Il existe également des particularités sensorielles, notamment visuelles, qui peuvent rendre certains environnements particulièrement pénibles.
Plusieurs études permettent de mieux comprendre ces expériences.
En 2021, une étude publiée dans Frontiers in Psychology a exploré les expériences visuelles de 18 adultes autistes. Les participants décrivaient notamment des sensibilités à la lumière, aux mouvements, aux motifs et à certaines couleurs. Ces particularités pouvaient entraîner de la fatigue, du stress ou des difficultés d’attention.
Une autre étude, publiée en ligne en 2025, a recueilli les témoignages de 20 adultes autistes afin de mieux comprendre comment adapter les environnements visuels à leurs besoins. Elle souligne notamment l’importance du niveau de stimulation et des différences individuelles.
Enfin, une étude de MacLennan et ses collègues, publiée en ligne en 2021, a exploré les expériences sensorielles de 49 adultes autistes. Elle montre leur diversité et leur complexité, ainsi que les difficultés que les personnes peuvent rencontrer pour expliquer ce qu’elles ressentent.
Ces travaux m’aident à comprendre pourquoi un espace visuellement chargé peut représenter davantage qu’un simple désagrément esthétique.
Il faut néanmoins distinguer les phénomènes : aligner des objets, ressentir une gêne devant des couleurs discordantes et éprouver du plaisir devant une composition harmonieuse ne relèvent pas nécessairement d’une cause unique.
Le plaisir esthétique que je décris n’est d’ailleurs pas, en lui-même, une caractéristique démontrée de l’autisme.
Mes gestes ne suffisent pas non plus à évoquer un trouble obsessionnel compulsif. Des comportements qui se ressemblent extérieurement peuvent avoir des mécanismes très différents.
Ce que je peux décrire avec certitude, c’est mon expérience : une gêne face à certaines dispositions, un soulagement lorsque je les modifie et une véritable satisfaction esthétique devant le résultat.
Autrement dit, ce que les autres appellent parfois de la maniaquerie correspond, chez moi, à une relation beaucoup plus complexe avec mon environnement visuel.
Les affaires des autres, ce léger détail…
Il existe tout de même un petit problème dans cette histoire.
Mon collègue n’a pas nécessairement envie que je réorganise ses dossiers.
Mes voisins de table peuvent parfaitement apprécier leurs verres là où ils les ont posés.
Quant aux magazines de la salle d’attente, personne ne m’a confié la responsabilité de leur classement.
Je peux éprouver une gêne réelle devant une disposition qui me déplaît, mais cela ne signifie pas que les autres ont la même perception. Ils peuvent même trouver parfaitement harmonieux ce qui m’est visuellement insupportable.
Je comprends que certains de mes gestes puissent être perçus comme des intrusions. Ce qui me semble naturel concerne parfois l’espace personnel de quelqu’un d’autre.
Reconnaître mon fonctionnement me permet de distinguer deux choses : mon besoin d’harmonie et la décision d’agir sur l’environnement.
Je peux ressentir une gêne sans être obligée de déplacer immédiatement les objets.
Je peux aussi demander l’autorisation avant de toucher aux affaires des autres.
La prochaine fois, je pourrais commencer par demander à mon collègue s’il souhaite que je range son armoire.
Ce serait déjà un progrès considérable dans mes relations professionnelles.
Je ne suis pas maniaque. J’ai besoin d’harmonie.
Pendant longtemps, je ne voyais dans mes gestes qu’une manie un peu curieuse.
Aujourd’hui, je comprends qu’ils sont liés à quelque chose de beaucoup plus important pour moi : la manière dont mon environnement agit sur mon bien-être.
Ce qui paraît insignifiant à quelqu’un peut prendre une place considérable dans ma perception.
Je ne cherche pas à rendre le monde impeccable. Je cherche à pouvoir le regarder sans être heurtée.
Et puis, ça m’occupe !
Pour aller plus loin — références scientifiques
1. Parmar, K. R., et coll. (2021). Visual Sensory Experiences From the Viewpoint of Autistic Adults. Frontiers in Psychology, 12, 633037. Étude qualitative auprès de 18 adultes autistes. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2021.633037
2. Rattray, F., Ruane, M., Saliko, N., Absoud, M., et Happé, F. (2026, publication en ligne en 2025). Gathering autistic adults’ visual experiences to inform adaptations: a qualitative interview study. Disability & Society, 41(1), 23–50. Étude qualitative auprès de 20 adultes autistes. https://doi.org/10.1080/09687599.2025.2498415
3. MacLennan, K., O’Brien, S., et Tavassoli, T. (2022, publication en ligne en 2021). In Our Own Words: The Complex Sensory Experiences of Autistic Adults. Journal of Autism and Developmental Disorders, 52, 3061–3075. Étude auprès de 49 adultes autistes. https://doi.org/10.1007/s10803-021-05186-3
Et vous, qu’en pensez-vous ?