Chronique d’un cerveau autiste perdu dans les adverbes
J’adore les mots. Leur richesse, leur précision, leurs nuances. Mais certains me rendent dingue.
Pas les mots compliqués. Non. Les petits mots que les gens ajoutent partout, parfois sans même y réfléchir : « normalement », « a priori », « en principe », « à minima »… Et mon préféré : « j’avoue ».
Il suffit parfois d’une seule de ces expressions pour que je perde le fil. Mon interlocuteur continue de parler, je vois ses lèvres bouger, mais mon cerveau est parti examiner un adverbe.
Et pendant que la conversation avance, moi, je suis toujours au même endroit.
En principe, mon frère aurait dû se méfier
Un jour, j’étais au café avec mon frère et ma sœur. Nous parlions notamment de livres et de paiements par carte bancaire.
Mon frère nous raconte qu’il a dû payer par carte, puis ajoute :
— En principe, j’ai toujours de l’argent liquide sur moi.
En principe ?
Je l’interromps :
— Pourquoi « en principe » ? C’est un principe pour toi d’avoir de l’argent liquide ?
Pour moi, un principe, c’est une règle, quelque chose auquel on tient. Je ne comprenais donc pas ce que cette notion venait faire dans une histoire de paiement par carte bancaire.
Mon frère essayait de poursuivre son récit. Mais moi, j’étais toujours avec mon principe.
Il répondait, la conversation repartait, et je revenais à la charge.
Ma sœur avait parfaitement remarqué que j’étais restée accrochée à ces deux mots. Mon frère, lui, a fini par me demander d’arrêter.
J’ai arrêté.
Enfin, provisoirement.
Parce que dès que ma sœur a eu le dos tourné, j’en ai profité pour reposer ma question à mon frère. Et lui de me répondre : « Mais t’es encore sur ça toi ! »
Je n’essayais pas de l’embêter. Je voulais comprendre pourquoi il avait choisi cette expression plutôt qu’une autre.
« J’essaie toujours d’avoir de l’argent liquide sur moi » m’aurait parfaitement convenu.
Mais « en principe » avait ouvert une enquête que mon cerveau ne semblait pas disposé à classer.
Cette expression m’a occupée pendant près d’une heure.
Quand l’attention refuse de changer de sujet
Les recherches sur l’autisme ont mis en évidence, dans certaines conditions expérimentales, des difficultés à désengager l’attention d’un élément pour la diriger vers un autre.
En 2004, Reginald Landry et Susan Bryson ont notamment étudié le déplacement de l’attention visuelle chez de jeunes enfants autistes. Leurs résultats ont montré des difficultés à détourner le regard d’un stimulus initial pour en examiner un nouveau.
D’autres travaux ont depuis exploré ce phénomène à différents âges.
Ces études portent principalement sur l’attention visuelle. Elles ne démontrent donc pas que mon cerveau traite l’expression « en principe » de la même manière que les enfants étudiés traitaient les images présentées lors des expériences.
Mais elles offrent une piste intéressante pour réfléchir à une difficulté qui m’est familière : lorsqu’un élément capte fortement mon attention, passer à autre chose n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît.
Dans mon cas, cet élément peut être un mot.
La personne a terminé sa phrase. Elle est déjà passée à la phrase suivante. Puis à celle d’après.
Pendant ce temps, mon cerveau poursuit son enquête.
Et ce qui me retient n’est même pas le sens du mot lui-même. C’est son emploi, sa provenance ou la raison pour laquelle mon interlocuteur l’a choisi.
Une connaissance utilise par exemple très souvent « à minima ». Lorsque je lui ai demandé d’où venait cette expression, il m’a répondu qu’on l’employait beaucoup à son travail, dans l’informatique. Une explication qui aurait dû me suffire. Mais elle soulevait aussitôt de nouvelles questions : pourquoi dans l’informatique ? Est-ce une habitude professionnelle ? Et pourquoi utiliser cette expression pour parler de carottes ?
Je voudrais parfois pouvoir refermer le dossier et continuer à écouter.
Mais le dossier est toujours ouvert.
« Il y a trop de mots ! » Et parfois pas assez…
Au travail, j’avais un collègue qui ajoutait quantité de petites expressions à ses explications.
Je finissais par lui dire :
— Mais il y a trop de mots !
Ça le faisait rire.
Mais lorsqu’il racontait quelque chose trop vite, en sautant des informations indispensables, je protestais :
— Il n’y a pas assez de mots !
On pourrait croire que je ne sais pas ce que je veux.
Pourtant, ma demande est toujours la même.
Je ne veux pas des phrases courtes à tout prix. Je veux des phrases précises, complètes, sans ambiguïtés inutiles.
Si l’on ajoute des expressions sans me donner d’informations supplémentaires, je risque de m’interroger sur leur présence.
Si l’on retire des informations nécessaires à la compréhension, je dois essayer de les reconstituer.
Dans les deux cas, je me retrouve à faire un travail que mon interlocuteur ne soupçonne peut-être même pas.
Trop de mots qui ne m’apportent rien : je me perds. Pas assez de mots pour comprendre : je me perds aussi.
Ces petits mots servent-ils vraiment à quelque chose ?
En linguistique, on distingue le contenu d’un énoncé de la manière dont il est utilisé dans une conversation. C’est notamment ce qu’étudie la pragmatique du langage.
Certaines expressions ne servent pas à ajouter un fait nouveau. Elles peuvent indiquer une hésitation, une réserve, une attitude ou la manière dont celui qui parle souhaite présenter son propos.
« Normalement » n’est pas nécessairement un mot superflu : il peut signaler qu’une situation devrait se dérouler d’une certaine façon, sans garantie absolue.
« A priori » peut annoncer une conclusion provisoire.
« En principe » peut distinguer ce qui est habituel ou attendu de ce qui se produit dans une situation particulière.
Je peux donc reconnaître que ces mots ont une fonction.
Mais voilà : lorsqu’ils apparaissent, mon cerveau peut vouloir explorer précisément la nuance qu’ils introduisent.
Si quelqu’un me dit « normalement », je veux savoir ce qui pourrait empêcher les choses de se passer normalement.
S’il me dit « a priori », je m’interroge sur les informations qui lui permettent d’avancer cette hypothèse.
Et s’il dit « logiquement », j’aimerais connaître la logique en question.
Mon interlocuteur, lui, n’avait peut-être pas l’intention d’ouvrir un débat sur les fondements de sa certitude. Il voulait simplement poursuivre son récit.
La recherche sur la compréhension pragmatique dans l’autisme montre que l’interprétation des intentions, des implicites et du contexte peut présenter des particularités.
Une revue de Loukusa et Moilanen, publiée en 2009, s’est notamment intéressée aux différences observées dans certaines tâches d’inférence pragmatique chez les personnes autistes.
Cette littérature ne décrit pas précisément mes interrogatoires d’adverbes. Elle permet néanmoins de réfléchir à la manière dont le sens d’une conversation dépend aussi du contexte, des intentions et des informations que les interlocuteurs considèrent comme évidentes.
Car ce qui paraît suffisamment clair à une personne peut laisser une autre avec une foule de questions.
Il m’arrive d’ailleurs de recevoir une remarque assez extraordinaire :
— Nan mais t’écoutes trop, toi !
Quoi ?!!!
Voilà donc qu’après avoir passé des années à entendre qu’il fallait écouter les autres, je découvre qu’il serait également possible de trop écouter !
Il faudrait savoir !
Voici quelques expressions qui risquent de provoquer l’ouverture immédiate d’un dossier dans mon cerveau.
| Expression | Interrogatoire de mon cerveau |
| « Normalement » | Et qu’est-ce qui pourrait empêcher cela ? |
| « A priori » | Sur quelles informations repose cette supposition ? |
| « En principe » | C’est un principe pour toi ? Ou seulement une habitude ? |
| « À minima » | Pourquoi pas « au minimum » ? Et pourquoi le répéter partout ? |
| « J’avoue » | Tu avoues QUOI ? À qui ? Qui a demandé des aveux ? |
| « Bientôt » | Dans une heure, une semaine ou trois mois ? |
Le cas de « j’avoue » mérite une attention particulière.
Je sais parfaitement que cette expression sert souvent à marquer l’accord ou à reconnaître quelque chose. Je le sais. Je l’ai compris. Mais cela ne m’empêche pas, lorsque je l’entends, de me demander ce qui vient d’être confessé. Je trouve toujours assez extraordinaire qu’une personne puisse déclarer « j’avoue » alors qu’elle n’a strictement rien à avouer.
Et pendant que je réfléchis à cette mystérieuse confession, j’ai encore perdu trois phrases.
Le bonheur d’une phrase enfin claire
Parfois, je demande :
— Quand tu utilises ce mot, qu’est-ce que tu veux dire ?
Et l’on me répond :
— Ah non, rien de particulier, je l’ai juste ajouté comme ça.
Dans ma tête : « Mais alors pourquoi l’avoir mis ?! »
Avec les services clients, je suis parfois plus directe :
— Vous pouvez enlever tous les petits mots et me donner simplement l’information.
Ailleurs, je reformule moi-même la phrase pour retrouver ce qui compte.
Il ne s’agit pas de demander à tout le monde de parler comme moi. Je comprends bien que les expressions qui m’interrogent peuvent être parfaitement naturelles, utiles ou agréables pour les autres.
Mais j’aimerais aussi que l’on comprenne ce qui se passe de mon côté.
Ce n’est pas forcément le mot qui me dérange. C’est parfois toute l’activité mentale qu’il déclenche.
J’ai besoin de savoir ce qui est certain, ce qui ne l’est pas, ce qui manque à l’explication et ce que mon interlocuteur essaie exactement de me dire.
Lorsque les mots redeviennent clairs, je ressens un véritable soulagement.
Mon cerveau peut fermer son dossier et reprendre la conversation.
Enfin…
Jusqu’au prochain « a priori ».
Tu peux dire les bons mots, s’il te plaît ?
J’aime les mots. C’est peut-être justement parce que je leur accorde tant d’importance que certains me rendent dingue.
Un « normalement » introduit une réserve, un « en principe » transforme un café familial en interrogatoire, et un « j’avoue » me donne envie d’appeler un greffier.
La difficulté ne tient pas uniquement à la précision des phrases. Elle tient aussi au fait que je peux rester accrochée à un élément de langage pendant que le reste de la conversation m’échappe.
Et c’est parfois frustrant, car je voudrais réellement écouter ce que l’autre me raconte.
Alors, je finis souvent par formuler cette demande très simple : « Tu peux dire les bons mots, s’il te plaît ? »
Pour aller plus loin — références scientifiques
Landry, R. et Bryson, S. E. (2004). Impaired disengagement of attention in young children with autism. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 45(6), 1115–1122.
Étude expérimentale sur les difficultés de désengagement et de déplacement de l’attention visuelle chez de jeunes enfants autistes.
https://doi.org/10.1111/j.1469-7610.2004.00304.x
Loukusa, S. et Moilanen, I. (2009). Pragmatic inference abilities in individuals with Asperger syndrome or high-functioning autism: A review. Research in Autism Spectrum Disorders, 3(4), 890–904.
Revue de travaux sur la compréhension pragmatique, les inférences et l’interprétation du langage en contexte.
https://doi.org/10.1016/j.rasd.2009.05.002
Sacrey, L.-A. R., Armstrong, V. L., Bryson, S. E. et Zwaigenbaum, L. (2014). Impairments to visual disengagement in autism spectrum disorder: A review of experimental studies from infancy to adulthood.
Revue des travaux sur le désengagement de l’attention visuelle dans l’autisme.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25454358/
Et vous, qu’en pensez-vous ?