Ou comment un détail peut me faire manquer l’essentiel… et découvrir autre chose.

Mais regarde !

Il m’arrive de regarder des vidéos avec des amies. Nous sommes toutes devant le même écran, nous voyons les mêmes personnes, entendons les mêmes paroles.

Enfin, en théorie.

Pendant qu’elles suivent la vidéo, mon regard part en exploration.

« Mais regarde ses sourcils ! Pourquoi elle les a faits comme ça, ils sont trop arrondis ? »

Puis :

« Tu as vu ses oreilles ? Il a pas de lobes ! »

Et bientôt :

« Mais t’as vu la longueur de ses poils de bras ! »

L’une des amies finit par s’inquiéter :

« Mais alors, comment tu dois nous voir, nous ?! »

Et l’autre, stupéfaite :

« Mais comment tu vois tout ça, toi ? »

Eh bien oui. Je vois tout ça.

Pas parce que je passe mon temps à rechercher des défauts. Je remarque des particularités, des éléments auxquels les autres semblent ne pas prêter attention.

Et ce qui m’intéresse, c’est que nous sommes pourtant plusieurs devant la même image.

Alors pourquoi ne voyons-nous pas la même chose ?

Voir le détail avant l’ensemble ?

La question de l’attention aux détails occupe une place importante dans les recherches sur la perception autistique.

Dans leurs travaux sur la cohérence centrale, les psychologues Francesca Happé et Uta Frith se sont intéressées à la manière dont nous traitons les informations qui composent une situation.

Lorsque nous regardons une scène, nous pouvons en saisir la signification générale : une personne parle, deux amis se disputent, quelqu’un entre dans une pièce.

Mais cette scène contient également une multitude d’informations particulières : une expression du visage, un objet posé sur une table, un mouvement discret à l’arrière-plan.

Les recherches ont mis en évidence, chez certaines personnes autistes, une tendance à privilégier ces informations locales.

Cela ne signifie pas qu’elles seraient incapables de comprendre l’ensemble. La théorie initiale d’une faiblesse de la cohérence centrale a d’ailleurs été nuancée au fil des recherches.

Il pourrait s’agir, dans certains cas, moins d’une incapacité à percevoir globalement que d’une préférence ou d’une facilité pour le traitement des détails.

Cette idée me parle.

Lorsque je regarde une vidéo, je ne décide pas nécessairement d’examiner les sourcils ou les oreilles de quelqu’un. Mon attention s’y porte spontanément.

Et parfois, ce détail devient tellement intéressant que tout le reste passe au second plan.

Pardon ? Je n’ai rien écouté !

Pendant un cours d’anglais, notre professeur nous avait fait regarder une vidéo.

À la fin, il nous a posé des questions sur ce que nous venions d’entendre.

J’ai été obligée de lui avouer :

« Je suis désolée, je n’ai rien écouté. J’étais fascinée par la peau du monsieur. »

J’ai dérangé le cours pendant cinq minutes pour parler de la peau d’un parfait inconnu dont tout le monde se fichait. Mais, à ma décharge, je n’avais jamais vu une peau aussi belle, aussi nette, aussi douce en apparence !

Comment pouvais-je être la seule à m’en émerveiller !

Mais j’en ai parlé en anglais, j’ai donc fait la moitié du travail requis !

Ce souvenir illustre une autre dimension de mon rapport aux détails : ils ne sont pas seulement nombreux dans mon champ de perception. Certains exercent sur moi une véritable fascination.

Et cette fascination peut entrer en concurrence avec ce que je suis censée faire. Mon professeur attendait que je comprenne un discours en anglais. Mon attention, elle, avait découvert un tout autre sujet d’étude.

Une perception renforcée ?

Laurent Mottron et ses collègues ont proposé un autre modèle pour comprendre certaines particularités de la perception autistique : celui du fonctionnement perceptif renforcé.

Leurs travaux soulignent notamment que certaines personnes autistes peuvent présenter des performances particulièrement fines dans des tâches de discrimination perceptive.

Autrement dit, l’attention aux détails ne doit pas être considérée uniquement sous l’angle de la difficulté.

Elle peut aussi correspondre à une manière de traiter l’information dans laquelle certains éléments particuliers occupent une place privilégiée.

Ces recherches ne permettent évidemment pas d’affirmer que je possède une vision supérieure à celle de mes amies. Nous n’avons jamais comparé nos capacités visuelles dans des conditions expérimentales !

En revanche, elles m’aident à envisager autrement cette expérience répétée : les éléments qui captent spontanément mon attention ne sont pas nécessairement ceux qui captent la leur.

Et cette différence peut être une source de découvertes absolument réjouissantes.

L’arrière-plan, un régal !

Dans les séries télévisées, j’adore observer ce qui se passe à l’arrière-plan.

Pendant que les personnages principaux discutent, d’autres personnes traversent le décor, accomplissent des gestes ou semblent poursuivre leur propre existence.

Parfois, j’y découvre des scènes absolument absurdes. Je me souviens d’une femme censée manger du raisin. Elle était debout, la tête renversée vers l’arrière, une grappe suspendue au-dessus de sa bouche.

Sauf que… Elle ne bougeait pas. Elle restait parfaitement immobile dans cette position invraisemblable ! Pour quelqu’un concentré sur les personnages principaux, l’illusion devait fonctionner : à l’arrière-plan, une femme mangeait du raisin.

Moi, je voyais une femme figée, la bouche ouverte sous une grappe. C’était absolument absurde !

Et je me demande parfois combien de petites scènes de ce genre passent inaperçues simplement parce que notre attention est dirigée vers ce que l’on est censé regarder.

Mais qui décide de ce qui est important ?

Voilà peut-être la question qui m’intéresse le plus.

Dans une vidéo pédagogique, l’important est généralement ce que dit la personne.

Dans une série télévisée, l’important est ce que font les personnages principaux.

Dans une conversation, l’important est ce que raconte notre interlocuteur.

Nous avons appris à reconnaître ces priorités. Elles nous aident à comprendre une situation, à suivre une histoire, à participer à un échange.

Mais cela ne signifie pas que tout ce qui se trouve autour est dépourvu d’intérêt.

Les recherches sur le traitement local et global montrent que la perception autistique peut, dans certaines circonstances, privilégier des informations particulières. Elles ne disent pas que tous les détails repérés sont plus pertinents, ni que les personnes autistes voient systématiquement davantage de choses que les autres.

Mon expérience m’amène toutefois à me poser une question : lorsque mon regard s’arrête sur un élément que personne d’autre ne semble remarquer, est-ce un détail insignifiant ou simplement une information qui n’avait pas été retenue comme prioritaire ?

La réponse dépend probablement des circonstances. La peau magnifique du monsieur ne m’a pas aidée à apprendre l’anglais. La femme au raisin n’avait aucune importance pour comprendre l’intrigue.

Pourtant, l’une m’a procuré de l’émerveillement et l’autre un fou rire.

Je ne suis pas certaine que ces expériences soient sans valeur sous prétexte qu’elles ne correspondaient pas à l’objectif initial.

Un monde qui ne se résume pas à son premier plan

Il m’arrive de regretter de ne pas pouvoir diriger plus facilement mon attention vers ce que la situation exige.

Lorsque je rate une information importante parce qu’un détail m’a captivée, les conséquences peuvent être gênantes. Mais j’éprouve aussi un immense plaisir à découvrir ces petites choses qui semblent échapper aux autres.

Ce que les recherches m’ont permis de comprendre, c’est que la perception des détails dans l’autisme ne se résume pas à une incapacité à voir l’ensemble.

Il existe différentes manières de traiter une image, de répartir son attention et d’en extraire des informations.

La mienne m’emmène parfois sur des chemins imprévus.

Pour aller plus loin — références scientifiques

Happé, F. et Frith, U. (2006). The Weak Coherence Account: Detail-focused Cognitive Style in Autism Spectrum Disorders. Journal of Autism and Developmental Disorders, 36, 5–25.

Une revue des travaux sur le traitement des informations locales et globales dans l’autisme, et sur l’évolution de la théorie de la cohérence centrale.

https://doi.org/10.1007/s10803-005-0039-0

Mottron, L., Dawson, M., Soulières, I., Hubert, B. et Burack, J. (2006). Enhanced Perceptual Functioning in Autism: An Update, and Eight Principles of Autistic Perception. Journal of Autism and Developmental Disorders, 36, 27–43.

Présentation d’un modèle mettant en avant les particularités et certaines forces du fonctionnement perceptif autistique.

https://doi.org/10.1007/s10803-005-0040-7