Autisme, TDAH et cette étrange urgence de tout faire immédiatement.
Pourquoi attendre ?
Je suis en train de cuisiner. J’ai les mains occupées, des ingrédients sur le plan de travail et quelque chose en préparation.
Une personne entre dans la pièce et me demande si je peux lui apporter un objet.
Immédiatement, j’abandonne ce que je fais pour aller le chercher.
— Mais pourquoi tu fais ça maintenant ? Pourquoi tu n’attends pas d’avoir terminé ?
Je ne comprends pas sa question.
Pourquoi attendre ? Si cette personne pouvait attendre, pourquoi me l’a-t-elle demandé maintenant ?
Pour moi, c’est parfaitement logique. On me demande quelque chose, je le fais.
Sauf que cette petite scène illustre une difficulté qui m’accompagne depuis toujours : une nouvelle sollicitation peut prendre immédiatement le dessus sur ce que je suis en train de faire.
Et le plus extraordinaire, c’est que je n’ai même pas besoin de quelqu’un pour me solliciter. Je m’en charge très bien toute seule !
Une mauvaise herbe, deux heures de jardinage
Je rentre chez moi avec mes courses. Je gare la voiture et commence à décharger les sacs.
En traversant l’allée, je remarque une mauvaise herbe. Je me baisse pour l’arracher. Puis j’en vois une autre. Et encore une.
Tant que j’y suis, je pourrais aussi retirer celles qui poussent au pied des rosiers. Tiens, ce massif aurait bien besoin d’un petit nettoyage. Et cette branche, là, elle ne devrait pas être taillée ?
Deux heures plus tard, je suis toujours dans le jardin.
À quatre pattes, les mains pleines de terre, mes vêtements de sortie dans un état lamentable et mes chaussures bonnes à jeter.
Les courses sont toujours dans l’allée. La portière de la voiture est restée ouverte.
Je voulais simplement rentrer mes courses.
Ce n’est pas que j’avais oublié pourquoi j’étais rentrée chez moi. Les courses existaient toujours dans mon esprit. Mais chaque nouvelle chose que je remarquais me semblait devoir être faite immédiatement.
Voilà comment je peux me retrouver avec dix activités commencées dans la même journée.
Ce qui m’est difficile, ce n’est pas forcément de rester concentrée sur une activité. Après tout, je viens de passer deux heures à jardiner !
C’est de différer une idée lorsqu’elle apparaît.
La nouvelle tâche prend tellement de place dans mon attention que poursuivre la précédente devient difficile. Alors je vais m’en occuper.
Et les conséquences de cet enthousiasme se découvrent généralement un peu plus tard. Souvent au moment de regarder mes chaussures.
Quand le cerveau change les priorités
Ce fonctionnement m’a amenée à m’intéresser aux fonctions exécutives.
Sous ce terme, les chercheurs regroupent plusieurs capacités qui nous permettent d’organiser nos actions : conserver un objectif à l’esprit, résister à certaines impulsions, ajuster nos priorités ou modifier notre comportement selon la situation.
En 2024, Claudia Ceruti et ses collègues ont publié une méta-analyse portant sur trente-six études comparant les fonctions exécutives de jeunes autistes, de jeunes présentant un TDAH et de jeunes ayant les deux diagnostics.
Les résultats montrent des difficultés exécutives dans les deux conditions, avec des profils qui se recoupent largement. Les chercheurs soulignent aussi que les difficultés constatées dans la vie quotidienne ne sont pas toujours captées de la même manière par les tests réalisés en laboratoire.
Ces travaux ne permettent pas de déterminer, à partir de mon comportement, ce qui relèverait précisément de l’autisme ou du TDAH.
Mais ils m’aident à poser autrement une question que je me suis longtemps adressée :
Pourquoi suis-je capable d’organiser minutieusement un projet, tout en ayant tant de mal à respecter l’ordre dans lequel j’avais prévu d’effectuer les tâches ?
Il ne s’agit pas nécessairement d’un manque d’organisation.
Je sais planifier, anticiper et mettre au point des systèmes très élaborés.
Ce que je peine parfois à conserver, c’est la priorité que j’avais donnée à une tâche lorsqu’une nouvelle idée apparaît.
Et cette distinction change beaucoup de choses dans la manière dont je comprends mon fonctionnement.
Un mail reçu, une urgence créée
Au travail, je retrouve cette difficulté dans les échanges par mail.
Lorsqu’un message arrive, j’ai spontanément envie de le traiter immédiatement.
Et si je ne peux pas répondre sur le fond, j’éprouve au moins le besoin d’en accuser réception.
J’ai longtemps pensé que c’était une évidence pour tout le monde. Puis j’ai découvert que certains collègues pouvaient recevoir une demande et continuer tranquillement ce qu’ils étaient en train de faire. Le mail attendrait.
Moi, cette tranquillité me laissait perplexe. Je crois que cette réaction tient aussi à ma propre manière de vivre les échanges. Lorsque j’envoie un message et que je ne reçois aucune confirmation, une série de questions peut commencer à tourner dans ma tête.
La personne l’a-t-elle reçu ? L’a-t-elle lu ? Va-t-elle s’en occuper ?
Je ne lui demande pas nécessairement de réaliser immédiatement ce que je souhaite.
J’ai surtout besoin de savoir que ma demande existe quelque part dans son organisation.
Un simple « J’ai bien reçu votre message, je m’en occupe dès que possible » peut suffire à me rassurer.
Oui, je sais, on me l’a dit et répété : « Pourquoi tu n’utilises pas la fonction Accusé de réception d’Outlook ? » Parce que je trouve cela impoli. Je n’aime pas qu’on me le fasse !
J’ai donc tendance à donner spontanément aux autres ce que j’aimerais recevoir : une confirmation.
Mais cette habitude m’a aussi conduite à interrompre beaucoup trop souvent mon propre travail.
Car reconnaître une demande et l’exécuter sont deux choses différentes.
Une sollicitation peut recevoir une réponse sans devenir immédiatement ma priorité.
Il m’a fallu du temps pour commencer à faire cette distinction.
Ma maison, royaume de l’ordre. En théorie.
Ce qui rend tout cela particulièrement déroutant, c’est que je déteste le désordre.
J’aime que les objets aient leur place.
J’ai organisé ma maison avec soin. J’ai prévu des rangements, des emplacements précis, des systèmes qui me permettent de retrouver facilement mes affaires.
J’ai même installé une petite boîte à clés à l’entrée. Une idée absolument remarquable. Encore faudrait-il que je pense à y déposer mes clés. Combien de fois les ai-je retrouvées dans la cuisine, simplement parce que mon attention était déjà partie ailleurs ?
Dans mon jardin, les conséquences sont parfois spectaculaires. Des outils éparpillés, du matériel sorti, des objets qui ne sont plus à leur place, des travaux commencés un peu partout.
Et puis, soudain, je regarde autour de moi.
Comment ai-je réussi à mettre un pareil bazar ?
Moi qui aime tant l’ordre !
Le désordre que je découvre n’est pourtant pas le résultat d’une envie de tout laisser traîner.
Il est la conséquence d’une succession de décisions qui, prises séparément, me semblaient parfaitement sensées.
J’ai besoin d’ordre, mais ma manière d’agir détruit régulièrement l’organisation que j’ai construite.
Voilà un paradoxe qui m’a longtemps désespérée.
Quand le désordre prend toute la place
Ce n’est pas seulement une question d’esthétique.
Lorsque les objets commencent à s’accumuler, que le matériel reste sorti et que les travaux inachevés deviennent trop nombreux, quelque chose change dans mon rapport à l’environnement.
Tout cela finit par me peser.
Je ne vois plus seulement les choses qui traînent. Je vois aussi tout ce qu’elles représentent : ce qu’il reste à terminer, à ranger, à remettre en état. À un certain moment, je ne peux plus continuer comme si de rien n’était.
Alors j’arrête tout.
Et je range.
Je remets chaque chose à sa place, je réorganise, je retrouve mes outils, mes espaces, mes repères.
J’en suis parfaitement capable.
Mais ce grand rétablissement de l’ordre me demande beaucoup d’énergie.
Et tant qu’il n’est pas accompli, je peine à retrouver la disponibilité nécessaire pour commencer sereinement de nouveaux projets.
C’est là que se trouve, pour moi, la véritable contradiction :
J’ai besoin d’ordre pour créer, mais ma manière de créer et d’agir produit elle-même du désordre.
Je peux donc consacrer une énergie considérable à construire l’environnement dont j’ai besoin, puis une énergie tout aussi considérable à réparer les effets de mon propre fonctionnement.
Ce n’est pas franchement le système le plus économique que j’aie inventé.
Une idée peut-elle attendre son tour ?
Pendant longtemps, j’ai surtout essayé de comprendre pourquoi je ne parvenais pas à terminer une chose avant d’en commencer une autre.
Je me reprochais de ne pas respecter mes propres plans.
Pourtant, je savais les établir. Le problème se présentait ensuite, lorsque quelque chose de nouveau venait réclamer mon attention.
J’ai donc commencé à chercher des moyens de ne plus devoir choisir entre deux possibilités : abandonner immédiatement ma tâche ou lutter pour ne pas penser à la suivante.
L’une de mes solutions consiste à noter ce qui me vient à l’esprit.
Une idée apparaît alors que je suis occupée ? Je peux l’écrire.
Elle n’a pas disparu.
Je ne risque pas de devoir la retrouver plus tard en fouillant dans mes pensées.
Elle existe désormais sur un papier et pourra attendre.
Ce geste très simple rejoint un domaine de recherche consacré à la mémoire prospective, c’est-à-dire la capacité à se souvenir de ce que nous avons l’intention de faire plus tard.
Le chercheur Sam Gilbert et ses collègues ont étudié ce qu’on appelle l’externalisation des intentions : plutôt que de conserver mentalement une tâche future, nous pouvons utiliser des rappels extérieurs, comme une note, un agenda ou une alerte.
Les travaux montrent que ces rappels peuvent faciliter la réalisation d’intentions différées, notamment lorsque nous devons gérer plusieurs choses à la fois.
Cette recherche ne signifie pas que toutes mes difficultés s’expliquent par la mémoire prospective. Je n’oublie pas forcément mes idées : au contraire, elles peuvent occuper une place envahissante.
Mais elle éclaire l’intérêt d’une stratégie que j’utilise : donner à une intention une existence extérieure pour ne plus devoir la garder constamment à l’esprit.
Avec les demandes des autres, je commence à faire quelque chose de comparable.
Plutôt que d’exécuter immédiatement chaque sollicitation, je peux indiquer que je l’ai prise en compte et préciser quand je m’en occuperai.
La demande n’est plus laissée dans le flou.
Elle a trouvé sa place dans le temps.
Et, chose que j’aurais autrefois trouvée presque inimaginable, je peux continuer mon activité en attendant.
L’ordre, autrement
Je crois que c’est ce que je commence à comprendre.
L’ordre dont j’ai besoin ne concerne pas seulement les objets dans ma maison, les outils dans mon jardin ou les clés dans leur boîte.
Il concerne aussi mes idées, mes projets et les demandes qui arrivent au cours de la journée.
Lorsqu’une chose apparaît, j’éprouve le besoin qu’elle soit prise en compte.
Mais prendre en compte une tâche ne signifie pas nécessairement l’accomplir immédiatement.
C’est une différence que je ne faisais pas spontanément et que j’apprends progressivement à introduire dans mon quotidien.
Je ne cherche pas à supprimer mes élans. J’aime avoir des idées, entreprendre des projets et me laisser entraîner par ce qui m’intéresse.
Je voudrais simplement pouvoir choisir plus souvent le moment où je leur donnerai suite.
Car, finalement, ce qui me fatigue n’est pas d’avoir dix choses à faire.
C’est d’avoir parfois l’impression qu’elles veulent toutes être faites maintenant.
Une idée peut être importante sans être urgente.
Lui trouver une place pour plus tard, c’est peut-être déjà une manière de faire un peu d’ordre dans mon désordre.
Pour aller plus loin — références scientifiques
Ceruti, C., Mingozzi, A., Scionti, N. et Marzocchi, G. M. (2024). Comparing Executive Functions in Children and Adolescents with Autism and ADHD—A Systematic Review and Meta-Analysis. Children, 11(4), 473.
Méta-analyse de trente-six études portant sur les fonctions exécutives dans l’autisme et le TDAH, ainsi que sur les différences entre les évaluations expérimentales et les difficultés rapportées dans la vie quotidienne.
https://doi.org/10.3390/children11040473
Gilbert, S. J. (2015). Strategic offloading of delayed intentions into the external environment. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 68(5).
Étude expérimentale examinant comment les rappels extérieurs peuvent faciliter la réalisation d’intentions différées.
https://doi.org/10.1080/17470218.2014.972963
Gilbert, S. J., Boldt, A., Sachdeva, C., Scarampi, C. et Tsai, P.-C. (2023). Outsourcing Memory to External Tools: A Review of ‘Intention Offloading’. Psychonomic Bulletin & Review, 30, 60–76.
Revue scientifique sur l’utilisation de rappels extérieurs pour gérer des intentions futures, notamment les facteurs qui conduisent à choisir ces stratégies.
https://doi.org/10.3758/s13423-022-02139-4
Et vous, qu’en pensez-vous ?