Quand les compétences ne suffisent plus à compenser un environnement inadapté.

Pendant longtemps, j’ai pensé que mes difficultés professionnelles venaient de moi.

Je ne comprenais pas pourquoi certaines situations me mettaient autant en difficulté, alors que j’étais capable de mener des projets complexes, de prendre des responsabilités et de travailler avec une grande efficacité.

Je pouvais organiser un service, concevoir des outils de suivi et élaborer des procédures. Mais je pouvais aussi commettre des erreurs d’inattention dans un bureau partagé ou devenir incapable de me concentrer sur une tâche simple.

Pendant des années, j’ai essayé de m’adapter.

Puis j’ai découvert mon autisme.

Ce diagnostic m’a permis de comprendre une chose essentielle : mes compétences professionnelles et ma capacité à les exercer dans certaines conditions étaient deux questions différentes.

Avant d’agir, j’ai besoin de comprendre

Quand on me confie un travail, j’ai besoin d’en comprendre le contexte.

Qui en est à l’origine ? Pourquoi est-il demandé ? À qui est-il destiné ? Comment sera-t-il utilisé ?

J’ai toujours préféré les projets complexes aux petites tâches isolées. Je pouvais consacrer des semaines à concevoir un outil et me retrouver incapable de mobiliser mon attention pour une tâche administrative de quelques minutes.

Ce n’était pas nécessairement la difficulté du travail qui déterminait ma capacité à m’y consacrer, mais la possibilité d’en comprendre le sens.

J’avais également besoin d’organiser mon environnement : retrouver facilement les informations, comprendre la logique des dossiers et savoir où chaque chose devait être conservée.

Cette organisation me permettait de travailler sereinement.

Mais elle pouvait aussi susciter des incompréhensions lorsque mes collègues avaient d’autres méthodes de travail.

Le jour où le bruit m’empêche de réfléchir

Ma difficulté professionnelle la plus douloureuse concernait pourtant l’environnement dans lequel je devais travailler.

Pendant une période en open space, je me sentais continuellement submergée.

Les conversations, les mouvements, les bruits, les sollicitations : mon attention était sans cesse attirée par ce qui se passait autour de moi.

J’avais l’impression d’avoir du coton dans la tête.

Je pouvais être devant mon travail et ne plus parvenir à réfléchir correctement. Parfois, je devais demander à une collègue de prendre le relais sur ce que j’étais censée produire, parce que je n’étais plus capable de continuer.

Je commettais aussi des erreurs d’inattention.

Et ces erreurs m’étaient reprochées.

C’était dévastateur.

Je savais ce que je devais faire, mais, dans cet environnement, il m’arrivait de ne plus pouvoir mobiliser mes capacités.

Je ne pouvais pas simplement décider de mieux me concentrer.

À l’époque, je n’avais pas encore reçu mon diagnostic d’autisme. Lorsque la surcharge sensorielle provoquait une erreur, je restais démunie face aux reproches.

Je n’avais même pas les mots pour expliquer ce qui m’arrivait.

Aujourd’hui, je comprends qu’un open space ou un bureau partagé avec plusieurs personnes peut m’empêcher de travailler correctement.

Un espace de travail calme n’est pas pour moi un simple confort.

Quand l’environnement devient un obstacle

La littérature scientifique sur l’autisme au travail s’intéresse de plus en plus à l’influence de l’environnement professionnel.

Une étude qualitative publiée en 2021, menée auprès de dix-neuf salariés autistes, a exploré les conditions d’accessibilité de leur environnement de travail.

Les chercheurs ont notamment identifié plusieurs domaines dans lesquels des adaptations pouvaient être nécessaires : la communication autour des tâches, les relations professionnelles, les routines de travail et l’environnement physique et sensoriel.

Une revue systématique publiée dans Applied Psychology a également examiné vingt études consacrées aux aménagements physiques pour les travailleurs neurodivergents, principalement autistes.

Parmi les besoins évoqués figuraient la réduction des distractions sonores, la maîtrise de l’éclairage, l’accès à des espaces individuels et la possibilité de travailler à domicile.

Ces recherches suggèrent que les aménagements peuvent améliorer les conditions de travail, même si les études disponibles présentent encore certaines limites.

Cette question de l’environnement m’a longtemps échappé.

Je considérais que c’était à moi de m’adapter à mon lieu de travail, à ses habitudes et à ses contraintes.

Je n’avais pas envisagé que l’environnement pouvait, lui aussi, être adapté.

J’ai pourtant connu des services dans lesquels les échanges étaient fluides. On m’expliquait les objectifs, le contexte et les étapes d’un projet, et je pouvais poser toutes les questions nécessaires.

Dans mon nouveau poste, cette manière de travailler fait une différence considérable : les missions me sont expliquées dans leur ensemble, sans que j’aie à réclamer les informations qui me permettent de les comprendre.

Je ne suis pas devenue plus compétente en changeant d’environnement. Je dispose simplement de conditions qui me permettent de mieux utiliser mes compétences.

Quand s’adapter ne suffit plus

Pendant des années, j’ai essayé de compenser mes difficultés par mes propres moyens.

J’organisais mon travail, je cherchais des solutions et j’anticipais autant que possible les problèmes.

Mais aucune organisation personnelle ne pouvait supprimer le bruit. Aucune procédure ne pouvait, à elle seule, modifier les habitudes d’un service ou empêcher les malentendus professionnels.

Puis une situation particulièrement éprouvante au travail a été suivie d’un long arrêt maladie.

Cette période a marqué un tournant.

Je ne pouvais plus faire comme si mes particularités autistiques n’avaient aucune conséquence sur ma vie professionnelle.

Il fallait aussi que mes besoins soient reconnus et que certaines conditions de travail puissent être aménagées.

Demander une RQTH : une nécessité vécue aussi comme un échec

C’est dans ce contexte que j’ai entrepris une démarche de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH).

Cette décision répondait à un besoin réel. Mais je l’ai aussi vécue comme un échec.

Après des années de travail, de responsabilités et de projets menés, il m’était difficile d’admettre que je ne pouvais pas tout compenser par mes propres moyens.

Dans le cadre de cette démarche, j’ai demandé un bureau individuel et quatre jours de télétravail par semaine.

J’ai obtenu ces quatre jours de télétravail.

Cet aménagement me permet d’exercer l’essentiel de mon activité dans un environnement où je maîtrise mieux le bruit et les sollicitations.

Il ne fait pas disparaître toutes mes difficultés. Mais il change concrètement mes conditions de travail.

Je ne demandais pas que l’on réduise mes responsabilités. Je demandais les conditions nécessaires pour pouvoir les exercer.

Le fait d’avoir obtenu cet aménagement n’efface pas les sentiments contradictoires que cette démarche a suscités. Je sais qu’elle était nécessaire, mais je me souviens aussi de ce qu’il m’a coûté de reconnaître que je ne pouvais pas continuer à tout compenser seule.

Raconter ce que je n’ai pas toujours su expliquer

J’ai hésité avant d’écrire cet article.

Raconter les erreurs, les conflits, les moments où l’on ne parvient plus à réfléchir et le sentiment d’échec qui peut accompagner une demande de RQTH n’est pas facile.

Mais il m’a fallu des années pour comprendre que je pouvais être compétente et rencontrer malgré tout de véritables situations de handicap au travail.

Pendant des années, j’ai essayé de m’adapter à mon environnement professionnel. Aujourd’hui, j’ai aussi obtenu que mon environnement de travail s’adapte à mes besoins.

Pour aller plus loin — références scientifiques

Waisman-Nitzan, M. et coll. (2021). “It’s like a ramp for a person in a wheelchair”: Workplace accessibility for employees with autism. Research in Developmental Disabilities.

Étude qualitative menée auprès de dix-neuf salariés autistes sur les difficultés rencontrées au travail et les différents domaines d’aménagement possibles.

Weber et coll. (publication en ligne en 2022, volume 2024). Physical workplace adjustments to support neurodivergent workers: A systematic review. Applied Psychology, 73(3), 910–962.

Revue systématique de vingt études sur les aménagements physiques de l’environnement professionnel, notamment les distractions sensorielles, les espaces individuels et le travail à domicile.

https://doi.org/10.1111/apps.12431