Quand les interactions deviennent trop coûteuses, même après de très bons moments.
Il m’est arrivé de passer une excellente journée avec des personnes et, quelques heures plus tard, de ne plus supporter leur présence.
Pas parce qu’elles m’avaient contrariée. Pas parce que je m’ennuyais. Pas davantage parce que je regrettais d’avoir passé du temps avec elles.
Simplement, je n’avais plus rien à donner.
Pendant longtemps, ce changement brutal m’a laissée aussi perplexe que les personnes qui en étaient témoins.
Comment pouvais-je être aussi disponible, enthousiaste et bavarde à un moment, puis devenir presque incapable d’échanger quelques heures plus tard ?
J’ai commencé à mieux comprendre ce phénomène après avoir découvert mon autisme.
Deux jours formidables. Et puis plus rien.
Il y a plusieurs années, je suis partie passer quelques jours en Espagne avec trois personnes.
Pendant les deux premiers jours, tout s’était très bien passé. Nous avions beaucoup discuté, plaisanté, partagé des activités.
Je participais pleinement à ces moments et j’y prenais plaisir.
Puis, le dimanche matin, quelque chose avait changé.
Je n’avais plus envie de parler. Je n’avais même plus la disponibilité nécessaire pour rester avec les autres.
Lorsque nous sommes partis nous promener, je marchais une vingtaine de mètres devant le groupe.
Je ne pouvais tout simplement plus rester avec eux.
Pour mes compagnons de voyage, le changement devait être incompréhensible. Ils avaient vu pendant deux jours une femme présente, drôle, disponible, puis soudain quelqu’un qui s’éloignait sans presque plus leur parler.
Je n’avais pourtant pas cessé de les apprécier.
Je n’étais pas fâchée.
J’avais atteint une limite que je ne savais ni anticiper ni expliquer.
Et cette histoire comporte un détail qui m’interroge encore.
Lorsque le chauffeur a déposé les deux autres personnes du groupe près de chez elles, nous nous sommes retrouvés à deux dans la voiture. Et j’ai retrouvé le goût de parler.
Quelques instants auparavant, je ne supportais plus de rester avec le groupe. Et voilà que je pouvais de nouveau parler.
Alors, qu’est-ce qui m’avait réellement épuisée ?
Ce n’est pas seulement une question de durée
On parle souvent de fatigue sociale comme s’il existait une quantité de temps au-delà de laquelle les interactions devenaient insupportables.
Mais mon expérience me fait penser que les choses sont moins simples.
Je peux passer des heures à discuter avec quelqu’un sans éprouver le besoin de m’arrêter. À d’autres moments, une conversation beaucoup plus courte peut me demander un effort considérable.
La durée n’explique donc pas tout.
Le nombre de personnes, les sollicitations simultanées, l’attention nécessaire pour suivre plusieurs échanges ou encore la qualité de présence des autres peuvent modifier profondément mon expérience.
Dans un groupe, il faut parfois suivre plusieurs conversations, comprendre qui s’adresse à qui, repérer les changements de sujet et trouver le moment d’intervenir.
Une conversation à deux peut être très différente.
On peut suivre un même fil, prendre davantage son temps, laisser des silences s’installer.
Cela ne signifie pas que les échanges à deux me sont toujours faciles, ni que les groupes me sont systématiquement pénibles.
Mais je remarque que certaines interactions me nourrissent, tandis que d’autres finissent par m’épuiser.
Et il est tout à fait possible que les deux expériences se succèdent avec les mêmes personnes.
Une fatigue que les autres ne voient pas
Une étude qualitative publiée en 2022 dans Research in Autism Spectrum Disorders s’est intéressée à la manière dont des adultes autistes vivent leurs interactions sociales.
Les participants décrivaient notamment l’effort nécessaire pour suivre les échanges, surveiller leurs réactions et gérer les attentes sociales. Ils évoquaient aussi une fatigue parfois importante après les interactions, pouvant nécessiter des périodes de récupération.
Ces témoignages attirent l’attention sur une difficulté particulière : l’épuisement peut ne devenir visible qu’au moment où la personne n’a plus les ressources nécessaires pour continuer.
Or, pour son entourage, rien ne semblait annoncer ce changement.
Une personne peut avoir ri, parlé et participé avec enthousiasme. Les autres en déduisent naturellement qu’elle va bien et qu’elle souhaite poursuivre.
Puis elle se retire.
Son silence peut alors être interprété comme de la mauvaise humeur, de l’indifférence ou un rejet.
Mais ces interprétations ne correspondent pas nécessairement à ce qu’elle vit.
Dans mon souvenir du séjour en Espagne, je n’étais pas passée du plaisir au désintérêt.
J’étais passée du plaisir à l’impossibilité de continuer dans les mêmes conditions.
Ce n’est pas du tout la même chose.
Quand participer demande plus d’efforts qu’il n’y paraît
Les travaux sur le camouflage autistique apportent un autre éclairage, même si je ne peux pas affirmer que c’est ce qui s’est produit pendant ce voyage.
En 2017, Laura Hull et ses collègues ont étudié les expériences de camouflage de quatre-vingt-douze adultes autistes.
Les participants décrivaient différentes stratégies pour s’adapter aux situations sociales : surveiller leur comportement, compenser certaines difficultés ou essayer de répondre aux attentes de leurs interlocuteurs.
L’une des conséquences les plus fréquemment rapportées était l’épuisement.
Cet effort pouvait être d’autant moins visible que les personnes semblaient justement bien s’intégrer aux interactions.
Je trouve cette observation intéressante.
On peut prendre plaisir à une conversation tout en mobilisant beaucoup d’attention pour y participer.
On peut être sincèrement enthousiaste et pourtant se fatiguer.
Le plaisir et l’effort ne s’excluent pas.
Je ne voudrais cependant pas réduire toutes mes interactions fatigantes au camouflage. Il m’arrive de me sentir parfaitement moi-même avec des personnes et de finir malgré tout par avoir besoin de silence.
La fatigue peut aussi venir des stimulations, des conversations qui se croisent, du rythme des échanges ou de la nécessité de rester disponible pendant plusieurs heures.
Ce n’est pas parce qu’un moment est agréable qu’il ne coûte aucune énergie.
Ce que change la présence de l’autre
L’épisode espagnol m’intéresse également pour une autre raison.
Si j’avais été simplement incapable de parler après deux journées d’interactions, pourquoi avais-je retrouvé le plaisir de converser lorsque nous n’étions plus que deux ?
Je n’ai pas de réponse définitive.
Mais cette expérience m’a conduite à m’interroger sur ce qui rend une présence reposante ou fatigante.
Je sais aujourd’hui que je peux me sentir extrêmement bien auprès de certaines personnes sans avoir besoin de leur parler constamment.
Nous pouvons être dans la même pièce, occupées à des activités différentes, et partager malgré tout un moment agréable.
Je peux intervenir dans une conversation quand j’en ai envie, puis retourner tranquillement à ce que je fais.
Je n’ai pas besoin d’être continuellement sollicitée pour me sentir incluse.
À l’inverse, certaines situations me donnent l’impression de devoir rester disponible en permanence.
Il faut écouter, répondre, réagir, participer.
Et même lorsque les échanges sont sympathiques, cette disponibilité constante peut devenir épuisante.
La différence ne tient donc pas nécessairement à l’affection que j’éprouve pour les personnes présentes.
Elle peut tenir à la manière dont nous sommes ensemble.
Je peux aimer quelqu’un et avoir besoin de m’éloigner.
Je peux apprécier une conversation et ne plus être capable de la poursuivre.
Et je peux retrouver le plaisir d’échanger dès que les conditions changent.
Ne pas confondre retrait et rejet
Je comprends que ce genre de situation puisse dérouter l’entourage.
Lorsqu’une personne se montre chaleureuse pendant deux jours puis devient brusquement silencieuse, il est naturel de se demander ce qui s’est passé.
A-t-on dit quelque chose de blessant ? A-t-elle changé d’avis sur nous ? S’ennuie-t-elle ?
Mais la question que j’aimerais que l’on puisse aussi envisager est beaucoup plus simple :
Et si elle n’avait momentanément plus les ressources nécessaires pour interagir ?
Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer son retrait ou supposer que tout va bien.
On peut lui demander si elle souhaite être seule, si quelque chose la dérange ou si elle a besoin d’un moment tranquille.
En revanche, lui demander immédiatement de longues explications risque parfois d’ajouter une nouvelle sollicitation à celles qu’elle ne parvient déjà plus à supporter.
J’aurais aimé pouvoir dire, ce dimanche matin en Espagne : « J’ai passé deux journées formidables, mais là, je n’ai plus rien à donner. J’ai besoin de m’éloigner un peu. »
À l’époque, je n’aurais pas su le formuler ainsi.
Aujourd’hui, j’identifie davantage ces moments, même si je ne les anticipe toujours pas.
Être ensemble autrement
Cette expérience m’a appris à distinguer deux choses que j’avais longtemps confondues : apprécier la compagnie de quelqu’un et être constamment disponible pour interagir avec lui.
J’aime rire, échanger, découvrir ce que pensent les autres. Une conversation passionnante peut durer des heures sans que j’aie envie de l’interrompre.
Mais j’ai aussi besoin de pouvoir me taire, m’éloigner ou simplement rester présente sans participer.
Ce silence n’annule pas les conversations précédentes.
Cette distance n’efface pas le plaisir partagé.
Et le fait de ne plus pouvoir poursuivre un échange ne signifie pas que je n’avais pas envie de le vivre.
Pendant longtemps, j’ai cru que passer un bon moment avec quelqu’un impliquait de rester disponible jusqu’au bout.
Aujourd’hui, je commence à comprendre que l’on peut avoir envie d’être avec les autres sans pouvoir être avec eux de toutes les manières, tout le temps.
Pour aller plus loin — références scientifiques
Hull, L. et coll. (2017). “Putting on My Best Normal”: Social Camouflaging in Adults with Autism Spectrum Conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders, 47, 2519–2534.
Étude qualitative auprès de 92 adultes autistes sur les motivations, les stratégies et les conséquences du camouflage social, notamment l’épuisement.
https://doi.org/10.1007/s10803-017-3166-5
“That impending dread sort of feeling”: Experiences of social interaction from the perspectives of autistic adults (2022). Research in Autism Spectrum Disorders.
Étude qualitative explorant les expériences des interactions sociales, les efforts d’adaptation, la fatigue et les besoins de récupération décrits par les participants.
https://doi.org/10.1016/j.rasd.2022.102090
Et vous, qu’en pensez-vous ?