Il y a quelques années, alors que je vivais temporairement chez une amie, je lui ai emprunté une ceinture.

Elle était déjà partie travailler, je n’avais pas eu l’occasion de lui demander son autorisation et, lorsque nous nous sommes retrouvées, j’ai cru surprendre sur son visage une expression de désapprobation.

Il n’en fallait pas davantage pour que je me sente terriblement honteuse. J’avais emprunté quelque chose sans permission, elle s’en était aperçue et son visage venait de me confirmer ce que je redoutais : elle m’en voulait.

Je n’ai pas osé aborder le sujet.

Longtemps après avoir quitté son domicile, chaque fois que je la revoyais, cette histoire me revenait à l’esprit. Je repensais à sa réaction, à mon comportement, à ce qu’elle devait penser de moi.

J’essayais bien d’imaginer d’autres explications, mais la pire finissait toujours par l’emporter.

Près d’un an plus tard, je lui ai enfin parlé de cette fameuse ceinture.

— Tu te souviens, quand je t’avais emprunté ta ceinture ? Tu avais fait une drôle de tête. Je voulais m’excuser de l’avoir prise sans te demander.

Elle m’a regardée avec étonnement.

— Ah bon ? Mais non ! Pourquoi j’aurais fait une drôle de tête ? Ah oui ! Je me souviens, je m’étais dit « Putain, ma ceinture lui va ! » Comme tu es beaucoup plus grande que moi, je pensais bêtement que ma ceinture serait trop petite pour toi…

Deux cerveaux, deux ambiances…

Et c’est ainsi qu’une honte entretenue pendant près d’un an s’est dissipée en quelques secondes.

Ces conversations que je modifie sans rien demander

Cette mésaventure n’avait rien d’exceptionnel.

Un jour, j’étais installée à la terrasse d’un café avec mon frère et ma sœur. Nous devions aborder une question importante concernant la succession de notre père. Je commence à en parler à mon frère et, au détour d’une phrase, je remarque une expression inhabituelle sur le visage de ma sœur.

J’en conclus immédiatement qu’elle ne souhaite pas que nous abordions ce sujet. Je change donc de conversation.

Un peu plus tard, elle me demande pourquoi je me suis arrêtée.

— Parce que tu as fait une drôle de tête. J’ai pensé que tu ne voulais pas qu’on en parle.

— Mais non ! Je n’ai pas fait de tête !

Elle n’avait rien demandé, rien suggéré, rien interdit. C’est moi qui avais décidé, à sa place, de ce que signifiait son expression.

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la rapidité avec laquelle une interprétation pouvait devenir une consigne.

Je pensais avoir compris quelque chose et j’adaptais aussitôt mon comportement, sans imaginer que la meilleure façon de connaître l’intention de ma sœur aurait été de la lui demander.

L’art d’observer… et de se tromper

C’est en préparant cet article que je me suis interrogée sur cette manière de fonctionner.

On entend souvent que les personnes autistes éprouvent des difficultés à décoder le langage non verbal. Pourtant, dans certaines conversations, je remarque une quantité impressionnante de détails.

Il me semble désormais que cela dépend beaucoup de la situation.

Lorsque j’aborde un sujet délicat, ou que je crains de déplaire, mon attention se concentre sur chaque détail : les mots, les expressions, les gestes.

Je cherche à comprendre non seulement ce que la personne me dit, mais aussi ce qu’elle pourrait penser de ce que je lui dis.

Le problème, c’est qu’un visage n’est pas un sous-titre.

Quelqu’un peut froncer les sourcils parce qu’il vient de se souvenir d’un rendez-vous oublié. Une personne peut écarquiller les yeux en pensant soudain à une affaire qui n’a aucun rapport avec notre conversation. Elle peut même avoir complètement décroché de ce que je raconte.

Pourtant, si je suis déjà inquiète, il me suffit parfois d’apercevoir l’une de ces expressions pour chercher dans mes propres paroles ce qui aurait pu la provoquer.

Et lorsque l’explication qui me vient est désagréable, elle peut devenir terriblement tenace.

Je sais pourtant que plusieurs interprétations sont possibles. Je peux essayer de raisonner, de relativiser, de trouver une explication innocente.

Mais celle qui me fait le plus mal conserve souvent une force que les autres n’ont pas.

Il peut alors m’arriver de rentrer chez moi et de repenser pendant des heures à un regard, à une grimace ou à un changement de ton.

La scène est terminée depuis longtemps, mais elle continue en moi.

Et je souffre réellement de pensées que j’ai peut-être prêtées à quelqu’un qui ne les a jamais eues.

Et quand je suis à l’aise, je peux ne rien voir

Le plus étonnant, c’est que ce fonctionnement a son exact contraire.

Lorsque je suis parfaitement à l’aise dans une conversation, il peut ne pas me venir une seconde à l’esprit d’examiner les réactions de mon interlocuteur.

Je suis absorbée par ce que je raconte, par les idées qui surgissent, par le plaisir de l’échange.

Il m’est ainsi arrivé de poursuivre tranquillement une conversation alors que quelqu’un essayait de me faire comprendre, par des gestes ou des expressions, qu’il fallait m’arrêter.

Ce n’est qu’après coup que la personne me disait :

— Mais tu ne voyais pas que j’essayais de te faire signe ?

Non. Pas du tout.

Ou plutôt, parfois, j’avais effectivement vu les gestes, mais sans comprendre qu’ils m’étaient adressés ni ce qu’ils signifiaient.

Ainsi, dans certaines situations, je peux interpréter une expression qui n’avait aucun rapport avec moi. Dans d’autres, je suis capable de manquer un message que l’on s’efforce réellement de me transmettre.

C’est en réfléchissant à ces expériences que j’ai découvert un point commun assez surprenant : mon attention semble changer selon que je me sens à l’aise ou non dans une conversation.

Lorsque je crains de commettre une maladresse, je scrute les visages et les gestes. Lorsque je suis parfaitement à l’aise, je n’y pense même plus.

Et dans les deux cas, je peux me tromper.

Ce que les recherches nous apprennent

Les études sur la communication sociale dans l’autisme invitent à dépasser l’idée un peu sommaire selon laquelle nous serions simplement incapables de comprendre les expressions des autres.

Reconnaître une expression, comprendre à quoi elle se rapporte et en déduire une intention ne sont pas exactement les mêmes opérations.

En 2017, Laura Hull et ses collègues ont publié une étude sur le camouflage social chez les adultes autistes. À partir des témoignages de 92 participants, les chercheurs ont notamment décrit les efforts consacrés à l’observation des autres et à l’ajustement de ses propres comportements pour répondre aux attentes sociales.

Ces stratégies pouvaient être particulièrement fatigantes.

Une autre piste concerne notre rapport à l’incertitude.

En 2020, une revue systématique et méta-analyse de Jenkinson, Milne et Thompson a mis en évidence une association entre l’intolérance à l’incertitude et l’anxiété dans l’autisme.

Ces travaux n’expliquent pas directement pourquoi je peux interpréter à tort certaines expressions et manquer d’autres signaux.

Ils éclairent cependant deux dimensions de mon expérience : l’effort que peut demander l’interprétation d’une interaction et la difficulté à rester dans l’incertitude lorsque je crains d’avoir contrarié quelqu’un.

Car dans une conversation délicate, je ne cherche pas seulement à comprendre ce que signifie un visage.

Je redoute parfois ce que cette signification pourrait impliquer pour la relation.

Et il arrive qu’une mauvaise explication s’impose à moi, alors même que je sais qu’elle n’est qu’une hypothèse.

Depuis mon diagnostic, je pose des questions

C’est probablement l’un des changements les plus précieux que mon diagnostic d’autisme ait apportés à ma vie.

Pendant longtemps, j’ai cru devoir comprendre seule ce qui se passait dans la tête des autres. Je remarquais une expression, je formulais une hypothèse et, bien souvent, je repartais avec elle.

Aujourd’hui, lorsque quelque chose m’échappe, j’essaie de le dire.

« Je n’ai pas compris ton expression. »

« Est-ce que quelque chose t’a dérangé ? »

« À quoi tu penses, là ? »

Et les personnes me répondent.

Il arrive qu’elles me confirment leur contrariété. Il arrive aussi qu’elles m’expliquent qu’elles pensaient à tout autre chose.

Dans les deux cas, je dispose enfin d’une information réelle, plutôt que d’une intention que j’ai imaginée.

Cela n’empêche pas toutes les erreurs, et je ne pense pas toujours à poser la question au bon moment. Mais les malentendus sont moins nombreux et, surtout, je m’épargne bien des heures de rumination.

Je repense parfois à cette histoire de ceinture.

Pendant près d’un an, je m’étais sentie coupable d’avoir contrarié une amie qui, en réalité, s’était simplement étonnée que sa ceinture soit à ma taille.

Il aura suffi de quelques mots pour mettre fin à cette histoire.

Pas les mots que j’avais imaginés dans sa tête.

Ceux qu’elle m’a réellement dits.

Pour aller plus loin — références scientifiques

Hull, L. et coll. (2017). “Putting on My Best Normal”: Social Camouflaging in Adults with Autism Spectrum Conditions. Journal of Autism and Developmental Disorders, 47, 2519–2534.

Étude qualitative auprès de 92 adultes autistes sur les stratégies de camouflage social, leurs motivations et leurs conséquences.

https://doi.org/10.1007/s10803-017-3166-5

Jenkinson, R., Milne, E. et Thompson, A. (2020). The relationship between intolerance of uncertainty and anxiety in autism: A systematic literature review and meta-analysis. Autism, 24(8), 1933–1944.

Revue systématique et méta-analyse sur les liens entre intolérance à l’incertitude et anxiété chez les personnes autistes.

https://doi.org/10.1177/1362361320932437