J'aime aller au restaurant. Pourtant, je n'y passe presque jamais un moment agréable.

Cela peut paraître contradictoire. J'aime manger autre chose que ce que je prépare chez moi, découvrir des plats, me faire servir. J'aime aussi retrouver quelqu'un autour d'une table. Mais je suis autiste, et pour moi, un simple dîner au restaurant peut devenir une épreuve.

Tout commence bien avant d'y entrer.

D'abord, il faut choisir le restaurant. Si vous me proposez un endroit précis, je peux regarder la carte à l'avance, surtout s'il s'agit d'une cuisine que je connais mal. Certains noms de cuisines suffisent à provoquer des sensations dans ma bouche. Si vous me dites « indien », je peux déjà ressentir les goûts, presque les odeurs. Et parfois, ces sensations me sont désagréables avant même que nous ayons quitté la maison.

Si vous me proposez de nous retrouver dans un quartier pour choisir un restaurant sur place, les choses se compliquent. Combien de temps allons-nous marcher ? Allons-nous être d'accord ? Si je n'aime pas ce que vous proposez, dois-je m'adapter ou exprimer mon désaccord ? Combien de restaurants faudra-t-il examiner avant de nous décider ?

Il faut aussi déterminer comment nous allons nous y rendre, où nous retrouver, à quelle heure exactement.

Et nous ne sommes toujours pas au restaurant.

Lorsque nous arrivons enfin, je commence par observer la salle. Où vais-je m'asseoir ? Je cherche la table qui m'exposera le moins aux passages, aux mouvements, aux bruits. Je ne veux pas que le serveur puisse heurter ma chaise, que les clients circulent derrière mon dos ou que des gens viennent s'installer tout près de moi.

Il m'arrive de changer trois fois de place avant de trouver celle où je me sentirai le moins mal.

Puis je commence à entendre.

Les fourchettes contre les assiettes. Les conversations. Une voix plus aiguë que les autres. Les verres que le barman entrechoque. Les bruits qui viennent de la cuisine. La climatisation. Les voitures à l'extérieur. Une sirène au loin.

J'entends tout cela.

Je vois aussi les mouvements. Une personne qui gesticule, quelqu'un qui se lève, une silhouette qui passe dans mon champ de vision.

Mon corps commence à se crisper. Je sens monter une nervosité, une irritabilité que je m'efforce de ne pas montrer.

Vous êtes en face de moi. Vous me souriez. Vous commencez à me raconter votre journée.

Et moi, je dois vous écouter au milieu de tout cela.

Le serveur nous apporte la carte. Il faut maintenant choisir ce que je vais manger. Je lis les propositions une fois, deux fois, dix fois. Je vous demande ce que vous allez prendre, en espérant que votre réponse m'aidera à décider. Je relis encore. Parfois, je finis par connaître presque toute la carte sans être capable de choisir un seul plat.

Et quand le serveur revient, il m'arrive de commander la première chose qui me passe par la tête, simplement parce qu'il faut bien finir par décider.

Pendant ce temps, les bruits continuent.

Imaginez maintenant que nous soyons dans un restaurant de couscous. J'adore le couscous. Pourtant, je peux angoisser à l'idée d'y aller parce que je sais que certaines personnes vont cogner leur cuillère contre leur assiette.

Pour vous, ce n'est peut-être qu'un petit bruit, à peine perceptible.

Pour moi, c'est comme si quelqu'un venait taper directement dans mon cerveau.

Chaque coup provoque une crispation. J'ai envie de me lever, d'aller voir la personne et de lui demander d'arrêter.

Je me retourne. Je cherche d'où vient le bruit. Je regarde la personne, plusieurs fois, en espérant qu'elle croisera mon regard et comprendra.

Mais elle continue à manger.

Alors je regarde son assiette.

Il lui reste la moitié de son couscous. Encore un peu. Elle avance. Peut-être que ce sera bientôt terminé.

Je ne suis plus réellement à table avec vous. Je ne peux plus suivre correctement notre conversation. Je n'arrive presque plus à parler.

J'attends.

J'attends pour revivre.

Quand la personne termine enfin son repas, je peux recommencer à profiter du mien. L'irritation ne disparaît pas immédiatement, mais je retrouve progressivement ma place dans la conversation.

Seulement, parfois, le bruit ne s'arrête pas.

Si nous sommes installés près du bar et que le barman cogne les verres toute la soirée, je peux demander à changer de table. Mais même à l'autre bout de la salle, je continuerai à l'entendre.

Si je vous connais bien, je vous proposerai peut-être de partir et de trouver un autre restaurant.

Si je n'ose pas, je resterai.

Je vous poserai des questions. Je ferai semblant d'être attentive. Je m'efforcerai de répondre, même si je parlerai probablement très peu.

Vous pourrez peut-être passer une excellente soirée avec moi pendant que j'en passe une épouvantable.

Et vous ne le saurez pas.

Il m'arrive même de répondre de façon abrupte lorsque nous avons un avis différent sur un sujet. Vous pourrez croire que je suis agacée par vos propos. En réalité, je serai peut-être simplement arrivée au bout de ce que je peux supporter.

Même si je vous aime profondément, même si votre conversation me passionne, les bruits continueront à me parvenir. Être heureuse d'être avec vous ne suffit pas à les faire disparaître.

Alors pourquoi ne pas simplement demander à partir ?

Parce que je ne veux pas être celle qui complique tout.

La capricieuse. La chochotte. Celle qui ne s'adapte jamais. Celle pour qui il faut toujours tout changer.

J'ai déjà entendu cette remarque : « Il faut toujours qu'on fasse comme tu veux. »

Et pendant longtemps, je me suis dit qu'elle était justifiée.

Pourtant, en y réfléchissant, je réalise que je passe énormément de temps à m'adapter aux autres. Et malgré cela, je continue à me considérer comme celle qui embête tout le monde.

C'est peut-être l'une des choses les plus difficiles à expliquer : lorsqu'on me voit demander une autre table, un autre restaurant, un autre endroit, on peut avoir l'impression que j'exprime des exigences ou des préférences. Mais parfois, je cherche simplement à échapper à une souffrance.

Il m'arrive de commander du vin pour atténuer une partie de ces sensations. J'ai mis du temps à prendre conscience de cette habitude et de ce que j'essayais ainsi de rendre supportable.

Lorsque je vais seule au restaurant, je préfère l'été. Je peux m'installer en terrasse, choisir une table éloignée des autres et regarder mon téléphone. Mes yeux sont alors occupés par quelque chose que j'ai choisi, plutôt que constamment attirés par les mouvements autour de moi.

J'ai développé toutes sortes de manières de rendre ces moments moins difficiles.

Mais lorsque je rentre chez moi après un dîner où j'ai dû supporter trop de choses, je suis épuisée.

Et surtout, je suis en colère.

Pas nécessairement contre les autres.

Contre moi-même.

Pourquoi suis-je restée ? Pourquoi ai-je accepté ? Pourquoi n'ai-je pas dit que je n'en pouvais plus ?

Je me reproche d'avoir enduré ce que je savais insupportable, après avoir passé la soirée à craindre qu'on me reproche de ne pas savoir m'adapter.

Et pourtant, la prochaine fois que vous me proposerez un restaurant, il est bien possible que j'accepte avec plaisir.

Parce que j'aime manger un bon repas. Parce que j'aime qu'on me serve. Parce que j'aime découvrir autre chose. Et parce que j'aime être avec vous.

Ce que j'aimerais, c'est pouvoir vivre tout cela sans avoir à mener, en même temps, une bataille invisible.

Si je parle peu pendant notre dîner, ne pensez pas nécessairement que je m'ennuie.

Il se peut que je sois en train de faire un effort immense pour rester avec vous.