Six semaines dans un autre monde

En 2022, j’ai vécu une expérience aussi passionnante que fascinante. Et terriblement solitaire.

Le procès de Johnny Depp.

Oui, je sais. Dit comme ça, cela peut sembler un peu étrange.

Je n’étais même pas particulièrement admiratrice de cet acteur. Je connaissais son nom, quelques-uns de ses films, mais je ne m’étais jamais spécialement intéressée à lui. Puis je suis tombée sur son procès.

L’histoire m’a touchée. J’ai commencé à regarder les audiences. Là, je suis entrée dans un univers absolument extraordinaire.

Pendant six semaines, j’ai vécu au rythme du tribunal américain. En France, les audiences commençaient vers 15 heures et se terminaient vers 21 heures. Le matin, je regardais des avocats américains commenter les événements de la veille. L’après-midi, je suivais les témoignages. Le soir, je retrouvais les analyses juridiques. Le lendemain, je recommençais.

J’ai découvert le fonctionnement de la justice américaine, les stratégies des avocats, les règles de procédure, les interrogatoires et les contre-interrogatoires.

Il y avait aussi les témoins ! Des personnages incroyables. Des témoignages inattendus. Une mannequin célèbre. Des experts aux comportements parfois stupéfiants. Des avocats dont les interventions ressemblaient à des scènes de cinéma.

Chaque journée apportait son lot de surprises. Je n’en revenais pas.

Ce n’était pas une histoire de célébrités. C’était un monde entier qui s’ouvrait devant moi.

Ce monde me passionnait tellement que j’avais envie d’en parler sans arrêt. Seulement voilà.

Pourquoi tout le monde s’en fiche ?

En France, autour de moi, personne ou presque ne s’intéressait à ce procès. Pour beaucoup, c’était simplement une nouvelle histoire de stars et de problèmes conjugaux.

Moi, je brûlais d’enthousiasme.

Je voulais raconter les stratégies des avocats, les témoignages, les subtilités du droit américain. Je voulais expliquer pourquoi telle audience était fascinante, pourquoi tel retournement me semblait extraordinaire.

Seulement, les gens n’avaient pas suivi le procès. Surtout, ils n’avaient aucune envie d’y consacrer huit heures par jour. Quelle idée !

J’avais découvert quelque chose de fantastique, et personne ne voulait venir l’explorer avec moi. C’était une frustration immense.

Une amie qui avait étudié le droit a regardé quelques passages. Nous avons pu échanger sur certaines différences entre les systèmes judiciaires américain et français. C’était agréable, enfin ! Mais elle ne partageait pas cette intensité qui m’habitait du matin au soir.

Je crois que c’est ce qui m’a le plus manqué : un complice.

Pas nécessairement quelqu’un qui connaissait déjà le droit américain. Quelqu’un qui aurait été aussi curieux que moi, qui aurait voulu comprendre, découvrir, s’étonner.

Quelqu’un à qui j’aurais pu dire : « Tu as vu ce témoin ?! » et qui m’aurait répondu avec le même enthousiasme.

Lorsque je me passionne, je ne veux pas seulement raconter. Je veux que quelqu’un entre dans ce monde avec moi.

Les passions autistiques : bien plus que des centres d’intérêt

Dans la littérature scientifique sur l’autisme, on parle souvent d’« intérêts spécifiques » ou d’« intérêts intenses ». Ils peuvent se caractériser par une attention particulièrement soutenue, beaucoup de temps consacré à un sujet et une envie d’en approfondir les moindres détails.

Ce vocabulaire ne dit pourtant pas grand-chose de ce que cela fait, de l’intérieur.

En 2018, Rachel Grove et ses collègues ont étudié les intérêts spécifiques et le bien-être d’adultes autistes. Leurs résultats montrent que ces intérêts peuvent contribuer à la satisfaction dans différents domaines de la vie, tout en soulignant qu’un investissement très intense peut parfois avoir un coût.

En 2024, Lizon, Taels et Vanheule ont également exploré la place de ces intérêts dans les relations sociales. Leurs travaux montrent qu’ils peuvent aussi bien créer des frontières entre les personnes que devenir des passerelles pour entrer en relation.

Cela me parle énormément. Lorsqu’un sujet me passionne, je ne m’y intéresse pas à moitié. Je veux tout savoir.

Surtout, je me sens intensément vivante.

Il m’arrive même de ressentir cette excitation physiquement, jusque dans le ventre. Ce n’est pas simplement de la curiosité. C’est un bonheur qui m’emporte tout entière.

D’ailleurs, messieurs, vous n’aimeriez pas qu’une femme se passionne pour vous avec une telle intensité ?

Des roses jusqu’à la chimie des sols

Lorsque j’ai commencé à créer mon jardin, les fleurs sont devenues une véritable passion.

Je regardais des vidéos pendant des heures. Je lisais, je cherchais, je découvrais de nouvelles espèces, de nouvelles techniques. Mais je ne voulais pas seulement avoir un beau jardin. Je voulais comprendre les plantes.

Pourquoi poussent-elles mieux dans certains sols ? Quel rôle joue l’acidité ? Que se passe-t-il lorsqu’il y a trop d’azote ? Comment favoriser leur développement ?

Je suis entrée dans l’univers de l’horticulture avec un enthousiasme tel que j’ai même voulu suivre un stage. Naturellement, j’avais envie de raconter toutes mes découvertes.

Je rencontrais des gens qui aimaient jardiner. Mais ils aimaient jardiner.

Moi, j’étais prête à reprendre des études sur la composition des sols !

Il y avait comme un léger décalage. Pourquoi se contenter de planter une fleur quand on peut découvrir un univers entier derrière elle ?

Deux femmes, des milliers de pierres et une passion

Heureusement, il m’est arrivé de partager cet enthousiasme.

Une amie et moi avons découvert l’univers des minéraux. Les améthystes, les pierres, leurs couleurs, leurs compositions, leurs caractéristiques…

Là, nous sommes devenues complètement folles !

Nous passions notre temps dans les boutiques de minéraux. Nous lisions, nous faisions des fiches, nous apprenions à reconnaître les pierres. Nous en achetions aussi. Beaucoup.

Des bracelets aux poignets, des colliers, des boucles d’oreilles… Nous étions probablement capables d’ouvrir une petite boutique avec ce que nous portions sur nous.

Mais quelle joie ! Pour une fois, je pouvais partager mes découvertes avec quelqu’un qui avait envie de poursuivre l’aventure.

Nous pouvions nous émerveiller ensemble, apprendre ensemble, nous entraîner mutuellement vers de nouvelles recherches. Je n’avais pas à retenir mon enthousiasme. Cela changeait tout.

Mes passions ne sont pas seulement des univers dans lesquels je me plonge. Ce sont aussi des portes que j’aimerais ouvrir avec quelqu’un.

Le plombier EXTRAORDINAIRE

Il y a eu aussi cette rencontre que je n’ai jamais oubliée.

Nous faisions des travaux dans une maison de vacances, à L’Aiguillon-sur-Mer, en Vendée. Nous avons rencontré un plombier.

Mais pas n’importe quel plombier.

Un homme EXTRAORDINAIRE. Et je pèse mes majuscules.

Cet homme était passionné par son métier. Mais lorsqu’il parlait de plomberie, il parlait aussi de l’eau, de l’énergie, de la chaleur, de la manière dont tout cela pouvait fonctionner ensemble.

Il s’intéressait notamment aux travaux de Masaru Emoto et avait imaginé une installation où l’eau passait par un dispositif musical. Il parlait de ses recherches, de ses expériences, de ses idées, et je n’en revenais pas de rencontrer quelqu’un d’aussi passionné.

Devant mes yeux qui brillaient en l’écoutant, il a fini par m’inviter à visiter sa maison. Là, j’ai découvert ses installations utilisant la chaleur du sol, ses panneaux solaires et tout ce qu’il avait conçu autour des énergies renouvelables. Il produisait, racontait-il, suffisamment d’énergie pour chauffer sa piscine et même en faire profiter ses voisins.

J’étais émerveillée.

Moi qui ne m’intéressais absolument pas à la plomberie, j’aurais pu l’écouter pendant des heures.

Il avait transformé une conversation sur des travaux en voyage dans un univers dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Voilà ce qui compte : je ne suis pas seulement passionnée par mes propres sujets. Je peux être totalement captivée par la passion de quelqu’un d’autre, à condition qu’il m’emmène dans son monde.

Je ne cherche pas un public. Je cherche un complice.

On utilise parfois le terme anglais infodumping pour parler du fait de partager abondamment des informations sur un sujet passionnant. Le mot peut être amusant, mais il ne raconte pas toute l’histoire.

Bien sûr, il peut m’arriver d’en dire beaucoup trop. De croire que les autres sont aussi passionnés que moi. De commencer une explication et de découvrir que mon interlocuteur attendait simplement une réponse de trois mots.

Mais ce que je recherche profondément, ce n’est pas de faire un exposé. C’est la rencontre entre deux curiosités.

Je voudrais partager ce qui me bouleverse, ce qui m’émerveille, ce qui me donne envie de vivre. Je voudrais aussi découvrir ce qui fait vibrer quelqu’un d’autre.

Je ne cherche pas nécessairement quelqu’un qui aime les mêmes choses que moi. Je cherche quelqu’un qui aime quelque chose autant que moi.

Quelqu’un dont les yeux s’illuminent lorsqu’il parle de son sujet. Quelqu’un qui pose mille questions. Quelqu’un qui peut passer des heures à explorer une idée sans regarder sa montre.

Avec cette personne, nous pourrions parler de roses, de droit américain, de minéraux ou même de plomberie. Le sujet importe moins que l’intensité avec laquelle nous le vivons.

Quand je découvre une nouvelle passion, je ne découvre pas seulement un sujet. Je découvre une nouvelle façon de me sentir vivante.

Et ce bonheur-là, j’aimerais tellement pouvoir le partager.

Pour aller plus loin — références scientifiques

Grove, R., Hoekstra, R. A., Wierda, M. et Begeer, S. (2018). Special interests and subjective wellbeing in autistic adults. Autism Research, 11(5), 766–775.

Lizon, M., Taels, L. et Vanheule, S. (2024). Specific interests as a social boundary and bridge: A qualitative interview study with autistic individuals. Autism, 28(5), 1150–1160.

Long, R.-E. M. (2025). Access Points: Understanding Special Interests Through Autistic Narratives. Autism in Adulthood.