Chronique d’une autiste passée maître dans l’art de transformer une soirée ordinaire en drame intérieur.

Une soirée qui se termine mal, dans ma tête

Je rentre d’une soirée. Je pose mes affaires, je m’installe confortablement et je pousse un soupir de satisfaction. Finalement, ça ne s’est pas trop mal passé ! J’appréhendais un peu, je n’ai pas beaucoup discuté, mais la table était bonne et j’ai passé un moment agréable.

Ah, tiens, maintenant que j’y pense… J’ai quand même fait un truc bizarre… Juste avant que la maîtresse de maison débarrasse les amuse-gueules, je me suis précipitée pour attraper la dernière chips dans le bol. Attends… Je lui ai presque repris le bol des mains !

Mais pourquoi j’ai fait ça ?

On m’a toujours appris qu’on ne prenait pas la dernière chose dans un plat. En plus, on allait passer à table ! Personne d’autre n’a fait ça. Tout le monde discutait tranquillement, et moi, ma seule préoccupation, c’était cette fichue chips !

Ils ont dû me trouver bizarre. Peut-être même qu’ils ont été choqués. Mais je suis complètement folle ou quoi ? Pourquoi je ne regarde jamais comment les autres se comportent ? Personne ne s’est précipité sur le bol, personne n’a essayé d’attraper la dernière chips !

Il faut toujours que je fasse des trucs pareils !

Je suis vraiment pas sortable !

Voilà.

Il y a quelques minutes, je pensais avoir passé une bonne soirée. Maintenant, je suis convaincue d’avoir donné une image lamentable de moi-même.

Personne ne m’a fait la moindre remarque. Je ne sais même pas si quelqu’un a remarqué mon geste.

Mais mon cerveau, lui, l’a remarqué. Avec un peu de retard, certes, mais il n’allait quand même pas laisser passer une occasion pareille !

Bienvenue dans mon univers.

Après des années de pratique, je pense pouvoir affirmer que j’ai atteint un niveau de maîtrise remarquable dans l’art de la rumination.

Le véritable problème commence après

Je peux être avec des amis, discuter avec ma sœur au téléphone, participer à une réunion ou rencontrer quelqu’un pour la première fois.

Tout se passe normalement.

Je ne ressens aucune gêne particulière. Je ne me demande pas constamment si mes paroles sont déplacées. Je peux même passer une excellente soirée.

Puis je rentre chez moi, je reprends mes occupations, je fais autre chose.

Et soudain, un souvenir me revient. Une phrase que j’ai prononcée. Un geste que j’ai fait. Une expression sur le visage de quelqu’un. Une information que j’ai oubliée de donner. Alors je reprends la scène. Je la regarde dans ma tête, je l’examine, je retrouve des détails, je me pose des questions.

Et là, tout part en vrille.

Prenons une conversation au cours de laquelle j’ai exprimé une opinion politique ou géopolitique différente de celle de mes interlocuteurs. Sur le moment, j’ai simplement donné mon avis. Nous étions en train de discuter, après tout !

Mais plus tard…

Attends, j’ai pas dit un truc foireux à Olivia ? Elle a pas fait une drôle de tête quand j’ai dit ça ? Je me souviens plus si elle m’a reparlé normalement après. Je crois bien que non… Elle a dû être contrariée. Elle va me détester. Elle me déteste ! Ou pire, elle me trouve ridicule. Pourquoi j’ai encore ouvert ma bouche ? On passait une bonne soirée et j’ai tout gâché ! Pourquoi je peux pas juste me la fermer ?

Ainsi, je pars d’un vague souvenir d’expression faciale, dont je ne suis même pas certaine, et j’arrive à la conclusion qu’une personne me déteste.

Sans témoin, sans confirmation et sans possibilité de recours.

Le verdict est rendu avant même que j’aie pu vérifier si un incident a réellement eu lieu.

Et si je commence à m’en vouloir, cela ne concerne plus seulement la phrase que j’ai prononcée. Très vite, c’est moi tout entière qui me retrouve sur le banc des accusés.

Les informations arrivent toujours après la bataille

Il y a aussi toutes les choses que je n’ai pas dites. C’est un autre aspect de mes examens post-conversation.

Lorsque je raconte quelque chose, je le fais avec les informations qui me viennent à l’esprit sur le moment. Je peux parfaitement connaître d’autres éléments. Simplement, ils ne sont pas disponibles dans ma pensée à cet instant. La conversation se termine.

Puis, une heure plus tard : Ah, mais oui ! J’ai oublié de lui raconter ça ! Cette information en fait surgir une autre. Je me souviens d’un événement, d’une précision, d’une circonstance qui aurait peut-être changé la façon dont mon interlocuteur aurait compris mon récit.

Et me voilà repartie.

Pourquoi je n’ai pas dit ça ? Maintenant, elle doit penser que… Elle a dû penser que j’ai omis l’information volontairement ! Elle a dû croire que j’ai menti ! Je suis une menteuse ! Pourquoi je mens ?

Il ne s’agit donc pas seulement de regretter une mauvaise formulation. Je peux découvrir après coup que ce que j’ai raconté, pourtant sincèrement, était incomplet au point de pouvoir donner une image de moi qui ne correspond pas à la réalité.

J’aimerais alors pouvoir revenir en arrière, reprendre la conversation et ajouter tous les éléments manquants.

Seulement, mon interlocuteur est déjà passé à autre chose.

Moi, non.

J’ai demandé à plusieurs personnes non autistes si elles revivaient ainsi leurs conversations. Elles m’ont répondu que non. Ce qu’elles gardaient d’une rencontre, c’était plutôt son atmosphère générale : une bonne soirée, une discussion agréable, un moment ennuyeux.

Moi, je peux retrouver le détail des échanges et les disséquer longtemps après leur fin. Longtemps, parfois des jours, des mois et même des années.

Ce ne sont évidemment pas toutes les personnes non autistes qui fonctionnent de la même manière. Mais ce contraste avec les personnes que j’ai interrogées m’a frappée.

Des mois de honte pour un geste de tendresse

Parmi les scènes qui se sont répétées dans ma tête engendrant questionnement et souffrance, une a été particulièrement dévastatrice.

J’avais passé un week-end chez un couple d’amis. Le samedi soir, nous avions mangé, bu quelques verres et beaucoup ri. Au cours de la soirée, mon amie a pleuré en évoquant un souvenir douloureux.

Je m’étais approchée d’elle par-derrière, je l’avais prise dans mes bras et je lui avais fait un bisou sur la joue.

Un geste de tendresse spontané.

Sauf que je ne prends jamais les gens dans mes bras, je ne fais jamais de bisous sur la joue.

Pourtant, à cet instant, c’est ce que j’avais eu envie de faire. Pourquoi ? Je me pose encore la question.

La soirée avait continué. Le dimanche également. Tout allait bien.

Lorsque mon amie m’a raccompagnée à la gare, elle m’a raconté qu’elle avait envoyé une photo de nous deux à l’un de leurs très bons amis. Cet homme, apparemment surpris que je sois célibataire, lui avait demandé si j’étais lesbienne.

Elle m’a alors posé la question.

Je lui ai répondu que non.

Nous nous sommes quittées.

Sur le moment, cette conversation ne m’avait pas particulièrement bouleversée.

Puis je suis rentrée chez moi. Et mon cerveau s’est mis au travail.

Attends… Pourquoi elle m’a demandé si j’étais lesbienne ? C’est bizarre, quand même. Elle me connaît… Oh non… Samedi soir, je l’ai prise dans mes bras ! Je l’ai embrassée sur la joue !

Mais pourquoi j’ai fait ça ? Je ne l’ai jamais prise dans mes bras ! Je ne l’ai jamais touchée !

Elle a peut-être cru que j’avais des intentions envers elle ! Mon Dieu… Elle a dû être terriblement mal à l’aise ! Je lui ai peut-être fait peur ! Elle ne voudra plus jamais me voir !

Mais pourquoi je suis comme ça ? Dès que j’ai bu deux verres, je fais n’importe quoi ! Je peux pas me tenir ?

Et cette histoire de photo… Si ça se trouve, elle ne l’a jamais envoyée à son pote ! Peut-être qu’elle a inventé cette histoire pour savoir ce que je ressentais pour elle !

Quelle horreur…

Je précise que ce qui me bouleversait n’était évidemment pas l’idée d’être homosexuelle. C’était la possibilité que mon amie attribue à mon geste une intention amoureuse qui n’avait jamais existé.

Je craignais qu’elle ait vu dans un geste de tendresse quelque chose qui ne correspondait absolument pas à ce que j’avais ressenti.

Et cette idée m’a plongée dans une honte d’une violence extraordinaire.

Quand la honte prend toute la place

C’est ici que les mots deviennent difficiles à trouver.

Parce que la honte que j’ai éprouvée n’était pas une simple gêne, une petite contrariété ou un regret passager. Je la ressentais dans ma poitrine. Une sensation intense, violente, qui m’envahissait entièrement. Chaque fois que la scène revenait sur mon écran mental, j’étais submergée.

Submergée.

Pendant des mois, le souvenir pouvait surgir et provoquer à nouveau cette souffrance physique. Et lorsque mon corps était envahi par cette honte, je n’avais plus accès aux autres explications possibles.

Pourtant, elles existaient !

Mon amie m’avait peut-être tout simplement transmis la question de son copain. Elle n’avait peut-être fait aucun rapprochement entre mon geste et cette question. Elle avait peut-être trouvé parfaitement naturel que je la prenne dans mes bras lorsqu’elle pleurait.

Je peux envisager tout cela aujourd’hui.

Mais à l’époque, je n’y arrivais pas.

Mon corps était déjà mobilisé par cette honte immense. Mon esprit revenait toujours à la même interprétation, comme si la violence de ce que je ressentais en confirmait la réalité.

Et savez-vous ce qui me paraît le plus extraordinaire, avec le recul ?

Je n’ai même pas pensé à lui téléphoner !

J’aurais parfaitement pu lui dire :

« Écoute, je voudrais te demander quelque chose. Quand tu m’as posé cette question à la gare, tu n’avais quand même pas imaginé que je t’avais prise dans mes bras parce que j’avais des sentiments pour toi ? »

Une simple conversation aurait peut-être suffi à me rassurer.

Mais cette solution, pourtant parfaitement accessible à mon raisonnement aujourd’hui, ne m’est même pas venue à l’esprit.

J’étais tellement submergée par ce que je ressentais que je ne parvenais plus à envisager d’autre issue que de continuer à souffrir.

Et aujourd’hui encore, une question subsiste : est-ce qu’elle avait réellement pensé cela ?

Je n’en sais rien.

C’est aussi cela, le cauchemar de la rumination : parfois, la souffrance finit par s’apaiser sans que l’incertitude ait jamais été résolue.

Quand les chercheurs s’intéressent à nos procès et condamnations intérieurs

La rumination qui survient après une interaction sociale est étudiée sous le nom de post-event processing, que l’on peut traduire par « traitement post-événement ».

Il s’agit notamment de revenir mentalement sur une rencontre, de réexaminer ses paroles et ses comportements, de rechercher d’éventuelles erreurs et d’imaginer comment les autres ont pu nous percevoir.

Ce phénomène a beaucoup été étudié dans l’anxiété sociale. Mais des travaux se sont également intéressés à la manière dont il peut se manifester chez les adultes autistes.

En 2023, Melissa Black et ses collègues ont publié une étude qualitative dans laquelle douze adultes autistes décrivaient leur expérience des interactions sociales, avant, pendant et après celles-ci.

Les chercheurs ont notamment retrouvé, dans les récits des participants, des phénomènes d’autosurveillance, d’épuisement et d’examen rétrospectif des situations sociales. Ils soulignent l’importance de comprendre ces expériences dans leur contexte autistique, notamment les efforts d’adaptation aux attentes sociales.

Une autre étude, publiée en 2025 par Alvin van Asselt et ses collègues, a exploré la sensibilité au rejet chez dix-neuf adultes autistes qui rapportaient la vivre de façon particulièrement intense.

Les participants décrivaient des réactions émotionnelles écrasantes, parfois accompagnées de tensions ou de douleurs physiques, lorsqu’ils percevaient ou anticipaient un rejet ou une critique. Les chercheurs relevaient également le rôle possible d’expériences répétées de rejet au cours de la vie.

Ces travaux m’intéressent particulièrement.

Parce qu’ils permettent de comprendre pourquoi le problème ne se résume pas à « trop réfléchir ».

Dans mon cas, une interprétation inquiétante peut provoquer une réaction physique si violente que je ne parviens plus à prendre du recul.

Ce que je ressens occupe alors toute la place.

La littérature scientifique ne permet pas de conclure que toutes les ruminations des personnes autistes fonctionnent ainsi, ni que les réactions corporelles constituent un mécanisme exclusivement autistique.

Mais elle montre que l’autosurveillance sociale, la peur du rejet, les pensées répétitives et la souffrance émotionnelle peuvent jouer un rôle considérable dans certaines expériences autistiques.

Et je suis loin d’être la seule à décrire cette souffrance.

On finit par devenir son propre surveillant

En pensant à ces situations, une hypothèse me vient.

Depuis l’enfance, combien de fois nous sommes-nous entendu dire :

« Pourquoi tu as dit ça ? » « Pourquoi tu as fait ça ? » « Ça ne se fait pas ! » « Tu pourrais faire attention ! » « Regarde comment les autres se comportent ! »

Quand on entend ce genre de remarques pendant des années, on peut finir par ne plus savoir spontanément si l’on s’est comporté correctement.

Alors on vérifie.

On reprend ses paroles, on examine ses gestes, on compare ses comportements à ceux des autres.

Jusqu’au jour où l’on n’a plus besoin que quiconque nous fasse de remarque.

On a appris à se la faire soi-même.

Je ne sais pas si c’est l’origine de mes ruminations. Les mécanismes peuvent être multiples, et mon histoire ne suffit pas à établir une explication scientifique.

Mais je me demande si toutes ces années passées à entendre que j’étais trop émotive, trop ceci, trop cela, n’ont pas contribué à installer en moi ce regard impitoyable.

Parce que je ne me contente pas toujours de me demander si j’ai fait quelque chose de maladroit.

Je finis par me demander : « Mais pourquoi je suis comme ça ? »

Et cette question-là est autrement plus douloureuse parce que je remets en question tout ce que je suis.

Et pourtant, je ne me soucie pas toujours de ce que les autres pensent !

Voilà qui complique encore l’affaire.

On pourrait imaginer que je suis constamment préoccupée par le regard d’autrui.

Ce n’est pas vrai.

Dans certaines situations professionnelles, par exemple, je peux me moquer complètement de ce que les autres pensent de moi.

Je peux défendre une opinion, assumer une position ou accepter de ne pas plaire.

Et je peux aussi traverser certaines déceptions personnelles sans me laisser totalement arrêter par la souffrance.

Pourquoi cette différence ?

Je n’ai pas de réponse définitive.

Mais je remarque une chose : ce n’est pas nécessairement le jugement défavorable qui me bouleverse. C’est souvent la crainte d’avoir donné une image de moi qui ne correspond pas à ce que je suis.

La peur d’être mal comprise.

Encore.

Et quand on a passé une grande partie de sa vie à essayer de se faire comprendre, cette possibilité peut devenir terriblement douloureuse.

Pour aller plus loin — références scientifiques

Black, M. H., Clarke, P. J. F. et coll. (2023). “That impending dread sort of feeling”: Experiences of social interaction from the perspectives of autistic adults. Research in Autism Spectrum Disorders, 101, 102090.

https://doi.org/10.1016/j.rasd.2022.102090

Van Asselt, A., Roke, Y., Begeer, S. M. et Scheeren, A. M. (2025). “Feeling constantly kicked down”: A qualitative phenomenological study exploring rejection sensitivity in autistic adults. Autism, 29(11), 2703–2714.

https://doi.org/10.1177/13623613251376893

Cândea, D.-M. et Szentagotai-Tătar, A. (2017). Shame as a predictor of post-event rumination in social anxiety. Cognition and Emotion.

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27744788/