Il m’arrive de sentir l’odeur des mots. Les mots ont aussi des couleurs.
Les mots, les images et les histoires peuvent provoquer chez moi des sensations d’une intensité extraordinaire. Je sais parfaitement distinguer ce qui est réel de ce qui est imaginaire. Mais ce que je sais être imaginaire peut produire en moi des sensations parfaitement réelles.
Une conversation qui me fait vomir
Deux amies discutent devant moi : elles commencent par parler de leurs chats, puis leur discussion se dirige dangereusement vers le sujet redouté : la litière. Pour elles, c’est une conversation ordinaire dans un monde ordinaire.
Pendant qu’elles parlent, je commence à ressentir l’odeur de la litière. Or, cette odeur me révulse.
Je ne suis pas devant une litière. Il n’y a pas de chat à proximité. Je le sais parfaitement. Pourtant, l’odeur est là, dans mon expérience intérieure, et le dégoût qu’elle provoque est bien réel.
À un moment, je n’en peux plus. Je vais vomir.
L’odeur d’une personne que je ne connais pas
Il m’arrive également d’associer spontanément une odeur à une personne. Quelqu’un me parle d’un individu que je ne connais pas, et une sensation olfactive apparaît. Parfois, elle est âcre, acide, désagréable. À d’autres moments, je vois simplement quelqu’un à la télévision et une odeur agréable me vient. Je ne décide pas de produire ces associations. Elles surgissent.
Je me souviens notamment d’un apéro-Zoom avec une amie.
Pendant notre conversation, je commence à ressentir une très agréable odeur de fleur de coton. La sensation persiste. Je finis par lui demander si elle a changé de parfum.
Elle me répond d’abord qu’elle a changé le parfum de la litière de son chat (tiens, encore ce sujet !!!). Puis elle remarque que son téléphone est posé sur une bougie parfumée.
Je lui demande : « C’est fleur de coton ? » Elle me répond que oui, stupéfaite.
Je suis incapable d’expliquer cette coïncidence. Je peux seulement raconter ce que j’ai vécu : une sensation olfactive précise, apparue au cours d’une conversation à distance, avant que j’apprenne la présence de cette bougie. Je ne prétends pas avoir un don, c’était la première et dernière fois qu’un tel phénomène m’est arrivé.
Les mots ont aussi des couleurs
Les mots ne provoquent pas seulement des sensations olfactives chez moi. Ils ont aussi des couleurs. Les jours de la semaine, par exemple, ont chacun la leur.
Lundi est blanc. Mardi est bleu foncé. Mercredi est orange. Jeudi est bleu ciel. Vendredi est vert. Samedi est jaune pâle, tandis que dimanche est d’un jaune plus vif.
Ces couleurs existent pour les mots français depuis toujours, aussi loin que je me souvienne. Les mots anglais, eux, ont acquis leurs couleurs lorsque j’ai commencé à apprendre cette langue.
C’est là qu’un problème très concret est apparu : lorsque je dois traduire mardi ou jeudi en anglais, les couleurs des mots me mettent systématiquement en difficulté.
Le mot français « mardi » est bleu foncé, comme « Thursday », qui signifie pourtant jeudi. Le mot français « jeudi » est bleu ciel, comme « Tuesday », qui signifie pourtant mardi.
Je connais les traductions. Mais quand je dois choisir entre les deux mots anglais, les couleurs m’orientent vers le jour opposé. Je ne parviens pas à déterminer lequel utiliser.
J’ai donc trouvé un détour : pour dire jeudi, je dis souvent « the day after Wednesday », le jour après mercredi.
Je sais parfaitement de quel jour je parle. C’est le nom anglais qui m’échappe, parce que son identité colorée contredit celle du mot français.
Une phrase, une image, un corps qui s’effondre
Les mots ne déclenchent pas seulement des odeurs ou des couleurs. Ils peuvent aussi faire surgir des images d’une intensité redoutable.
Je me souviens d’un voyage en bus avec ma mère, mon frère et ma sœur. Le bus était très chargé. Il y avait tellement de bagages que certains avaient été placés à l’arrière, bloquant une porte.
Ma mère s’en aperçoit et me dit : « Regarde, s’il y a le feu, on ne pourra pas s’échapper. On mourra. »
Immédiatement, je vois la scène. Je nous vois mourir.
Ce n’est plus simplement une hypothèse formulée par ma mère. C’est une image qui surgit dans mon esprit, accompagnée d’une peur terrifiante.
Je me mets à courir en répétant : « Je ne veux pas me voir mourir ! Je ne veux pas me voir mourir ! » Je descends du bus. Et je m’évanouis.
Mon corps vit aussi les films
Ce phénomène ne se limite pas aux conversations. Il est particulièrement présent lorsque je regarde un film ou une série. Je ne suis pas simplement assise devant un écran à suivre une histoire. Mon corps participe à ce qui se déroule.
Je me souviens d’une scène de The Walking Dead, particulièrement violente, dans laquelle Negan tue deux personnages avec sa batte. Mon corps a continué de trembler toute la journée après l’avoir vue.
Des sensations bien réelles : que dit la science ?
Cette manière de vivre les mots et les histoires pose une question : comment une représentation mentale peut-elle provoquer une réaction physique aussi intense ?
On entend souvent dire que le cerveau ne fait pas la différence entre la réalité et l’imagination. Cette formule est trop simplificatrice.
Le cerveau distingue un événement réel d’un événement imaginé. Mais les représentations mentales peuvent mobiliser certains mécanismes sensoriels et émotionnels également engagés dans les expériences réelles. Imaginer une situation effrayante peut ainsi provoquer des réactions corporelles.
L’imagerie mentale varie énormément d’une personne à l’autre. Les associations spontanées entre des mots et des couleurs ou d’autres sensations évoquent aussi la synesthésie : un phénomène dans lequel certains stimuli suscitent automatiquement une expérience sensorielle associée.
Les particularités sensorielles font par ailleurs partie du fonctionnement de nombreuses personnes autistes. Elles peuvent concerner les sons, les odeurs, les textures et la manière dont les informations de l’environnement sont ressenties.
La synesthésie a également été étudiée en lien avec l’autisme. Une étude publiée dans Molecular Autism en 2013 a observé une fréquence plus élevée de synesthésie dans son échantillon d’adultes autistes que dans son groupe témoin. Ce résultat suggère un lien possible, sans signifier que les deux phénomènes sont équivalents.
Dans mon cas, les couleurs des jours de la semaine évoquent particulièrement la synesthésie. Pour les odeurs suscitées par des conversations et les réactions corporelles provoquées par des images mentales ou des films, il faudrait également explorer d’autres mécanismes, notamment l’imagerie mentale.
Je ne sais pas exactement comment qualifier toutes ces expériences. Il y a mes associations colorées, mes sensations olfactives intérieures, la puissance des images mentales et les réactions de mon corps aux histoires.
Ce qui m’intéresse, c’est d’apprendre à reconnaître ces différentes dimensions de mon expérience, sans réduire leur intensité à quelque chose qu’il faudrait nécessairement corriger.
Je n’ai pas besoin de sauter en parachute
Je n’ai pas besoin de sauter en parachute pour vivre des sensations fortes. Un livre, un film, une série ou une histoire inventée peuvent suffire.
L’histoire est fictive. Ce que je ressens ne l’est pas.
Pour aller plus loin
Baron-Cohen, S., et al. (2013). « Is synaesthesia more common in autism? », Molecular Autism, 4, 40. https://doi.org/10.1186/2040-2392-4-40
Holmes, E. A. et Mathews, A. (2010). « Mental imagery in emotion and emotional disorders », Clinical Psychology Review, 30(3), 349–362. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2010.01.001
Et vous, qu’en pensez-vous ?