L’amour, le toucher et les mystérieuses règles du couple
Comment une personne autiste aime-t-elle ?
Voilà une question qui semble appeler une réponse compliquée. On imagine volontiers une personne peu démonstrative, mal à l’aise avec les contacts physiques, incapable de comprendre les sous-entendus amoureux et dont il faudrait apprendre à décrypter les sentiments.
Autant dire qu’avant même le premier rendez-vous, il pourrait être prudent de prévoir quelques semaines de formation !
Heureusement, les choses sont plus intéressantes que cela.
Depuis plusieurs années, des chercheurs interrogent des adultes autistes sur leur vie amoureuse. Et leurs travaux permettent de découvrir un univers beaucoup plus riche que les habituelles listes de difficultés relationnelles.
Car derrière les particularités sensorielles, les malentendus et les conventions parfois mystérieuses de l’amour, il y a des personnes qui cherchent à aimer, à être aimées et à construire des relations qui leur correspondent.
La question serait donc peut-être moins de savoir si les personnes autistes aiment différemment que de comprendre ce qui peut rendre leur expérience de l’amour particulière.
L’amour autistique existe-t-il ?
En 2020, Giorgia Sala et ses collègues ont publié une étude consacrée à l’intimité amoureuse. Les chercheurs ont recueilli les témoignages de 31 adultes autistes et de 26 adultes non autistes.
Ils ont cherché à comprendre ce qui favorise l’intimité dans une relation, mais aussi ce qui peut lui faire obstacle.
Les réponses présentent des ressemblances frappantes.
Dans les deux groupes, les participants évoquent notamment la communication, le respect, la sécurité, le partage et les efforts nécessaires pour entretenir une relation.
Les participants autistes, cependant, soulignent davantage les difficultés liées à l’incertitude sur la relation et à la communication.
Cela donne déjà une réponse intéressante à notre question de départ.
Il ne s’agit pas nécessairement de sentiments amoureux différents. Les attentes et les aspirations peuvent être très proches, tandis que les obstacles rencontrés pour vivre la relation ne sont pas les mêmes.
Prenons un exemple.
Deux personnes viennent de passer une excellente soirée.
— J’ai passé un très bon moment avec toi.
— Moi aussi !
— On se revoit bientôt ?
— Oui, avec plaisir !
— Formidable. Mardi ?
— Je ne sais pas encore.
— Mercredi ?
— Je te dirai.
— Jeudi ?
— Pourquoi est-ce que tu me regardes comme si j’allais disparaître ?
— Parce que « je te dirai », ça veut dire quoi exactement ?
Pour l’un, la conversation est parfaitement claire : il a envie de revoir l’autre, mais ne connaît pas encore ses disponibilités.
Pour l’autre, l’incertitude peut prendre une place considérable. La personne a-t-elle réellement envie de le revoir ? Essaie-t-elle poliment d’échapper à une nouvelle rencontre ? Faut-il attendre un message ou en envoyer un ?
Lorsque comprendre les intentions d’autrui demande un effort important, les débuts d’une relation peuvent devenir particulièrement éprouvants.
Le sentiment amoureux n’est pas nécessairement en cause.
C’est parfois le mode d’emploi des échanges amoureux qui manque cruellement de précision.
Le toucher : quand la tendresse devient une question sensorielle
On entend souvent dire que les personnes autistes n’aiment pas être touchées.
C’est une simplification considérable.
Certaines personnes autistes évitent les contacts physiques. D’autres les recherchent. Certaines apprécient les embrassades, mais supportent mal qu’on les touche à l’improviste. D’autres encore aiment certains gestes et en détestent d’autres.
Le toucher ne dépend pas seulement du geste. Il peut aussi dépendre de la personne, du contexte, de la manière dont le contact survient et de l’état sensoriel du moment.
En 2024, Giorgia Sala et ses collègues ont publié une autre étude comparant les expériences d’intimité physique des adultes autistes et non autistes.
Dans les deux groupes, les participants décrivent l’importance que peuvent avoir les contacts affectueux pour se sentir proches et rassurés.
Mais certains participants autistes évoquent également une sensibilité au toucher qui complique leur intimité physique. Un contact agréable à un moment peut devenir désagréable lorsqu’il est trop prolongé, trop intense ou inattendu.
Une participante raconte notamment qu’elle a mis longtemps à être à l’aise avec le contact physique, mais qu’elle apprécie désormais celui de son compagnon, sans rechercher pour autant celui des autres.
Une autre souligne que les gestes de tendresse ont une grande importance dans sa relation, précisément parce qu’elle n’apprécie généralement pas qu’on la touche.
Ces témoignages invitent à dépasser l’opposition entre les personnes qui aiment les câlins et celles qui ne les aiment pas.
Dans une relation amoureuse, le corps n’est pas seulement un moyen d’exprimer l’affection. Il est aussi le lieu d’expériences sensorielles qui peuvent être agréables, envahissantes ou douloureuses.
Un geste affectueux ne procure pas automatiquement du plaisir parce qu’il est accompli avec amour.
Apprendre à connaître les préférences sensorielles de l’autre peut donc être une manière très concrète de construire l’intimité.
Les conventions amoureuses : qui a écrit le mode d’emploi ?
Il existe une multitude de règles implicites dans les relations amoureuses.
À quel moment une rencontre devient-elle un rendez-vous galant ? Combien de temps faut-il attendre avant d’envoyer un message ? À partir de quand peut-on dire que deux personnes forment un couple ? Que signifie exactement « prendre son temps » ?
Et surtout, qui a décidé de tout cela ?
Une étude publiée en ligne fin 2025 dans la revue Autism s’est intéressée à cette question sous un angle particulièrement intéressant.
Les chercheurs ont interrogé seize adultes autistes appartenant à des minorités de genre ou d’orientation sexuelle sur leur expérience des relations amoureuses.
L’un des thèmes importants de cette recherche concerne la remise en question des normes relationnelles.
Plusieurs participants expliquent qu’ils ne se reconnaissent pas nécessairement dans les catégories ou les scénarios amoureux conventionnels. Ils accordent une grande importance à la possibilité de définir leurs relations selon leurs préférences et leurs besoins, plutôt qu’en appliquant automatiquement des règles sociales.
Cette étude concerne un groupe précis et ne permet pas de conclure que toutes les personnes autistes remettent en question les conventions amoureuses.
Mais elle soulève une question passionnante : pourquoi faudrait-il qu’une relation suive un scénario établi à l’avance pour être considérée comme une véritable relation amoureuse ?
Après tout, certaines conventions sont assez étonnantes lorsqu’on commence à les examiner.
Imaginons deux personnes qui se fréquentent.
— Alors, vous en êtes où, tous les deux ?
— On se voit, on passe beaucoup de temps ensemble et on est très heureux.
— Oui, mais vous êtes en couple ?
— Qu’est-ce que ça change ?
— Ben… il faut bien savoir !
— Pourquoi ?
— Parce que… enfin… parce que !
Nous voilà bien avancés.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les engagements, les définitions ou les attentes ne servent à rien.
Au contraire, ils peuvent être extrêmement importants.
Mais plutôt que de supposer que tout le monde donne le même sens aux mêmes expressions, pourquoi ne pas chercher à comprendre ce que chacun entend réellement par relation, fidélité, intimité ou engagement ?
Ce qui nous amène à une petite formule universellement connue.
Et pourtant, pas toujours aussi limpide qu’elle en a l’air.
« Je t’aime » : trois mots, mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Pendant longtemps, j’ai eu beaucoup de mal à dire « je t’aime ».
Je savais pourtant reconnaître le sentiment amoureux. Ce n’était pas une difficulté à identifier ce que je ressentais.
Mais en écrivant sur ce sujet, je me suis aperçue de quelque chose : je ne comprenais pas vraiment ce que signifiaient ces trois mots.
À première vue, cela paraît absurde.
Tout le monde sait ce que veut dire « je t’aime ».
Vraiment ?
On peut dire « je t’aime » à quelqu’un et le quitter le lendemain. On peut continuer à aimer une personne avec laquelle on ne souhaite plus vivre. On peut éprouver un amour sincère sans pour autant être capable d’entretenir une relation heureuse.
Alors, que nous dit exactement cette déclaration ?
Elle exprime un sentiment.
D’accord.
Mais que nous apprend-elle sur la manière dont deux personnes souhaitent vivre ensemble ? Sur leurs engagements ? Sur ce qu’elles veulent construire ?
Pas grand-chose, en elle-même.
Et j’ai compris que c’était là que se trouvait ma difficulté.
La formule était tellement générale que je ne savais pas précisément ce que j’affirmais en la prononçant.
En revanche, une autre phrase avait immédiatement du sens pour moi :
« Je te choisis, je m’engage avec toi et je prends soin de ce que nous construisons. »
Cette phrase ne décrit pas seulement un sentiment. Elle exprime une intention et une manière de vivre la relation.
Elle distingue l’amour que l’on éprouve de la relation que l’on choisit de construire et d’entretenir.
Je n’en déduis pas que les personnes autistes auraient toutes des difficultés avec « je t’aime ». La littérature scientifique ne permet d’ailleurs pas d’affirmer que cette interrogation particulière serait une caractéristique de l’autisme.
En revanche, mon expérience m’a conduite à réfléchir à la place des conventions dans le langage amoureux.
Nous utilisons souvent des expressions que tout le monde semble comprendre spontanément.
Mais que se passe-t-il lorsqu’une personne ne parvient pas à s’approprier une formule tant qu’elle n’en comprend pas précisément le sens ?
Peut-être faut-il alors inventer d’autres mots.
Après tout, les déclarations amoureuses ne sont pas des formulaires administratifs. Rien n’oblige les couples à employer exactement les mêmes !
Les mots, les gestes et les malentendus
Revenons à notre couple imaginaire.
— Tu m’aimes ?
— Je t’ai préparé ton plat préféré.
— Oui, mais tu m’aimes ?
— Je t’ai organisé un week-end surprise.
— Je sais. Mais j’aimerais que tu me le dises.
— Je viens aussi de te masser les pieds pendant une heure.
— Ce n’est pas la question !
— Tu veux un deuxième massage ?
Il est facile de rire de cette scène.
Mais elle illustre un véritable enjeu de communication : deux personnes peuvent exprimer leur affection de façons différentes et ne pas attribuer la même importance aux paroles et aux gestes.
La difficulté peut devenir plus importante lorsqu’il existe aussi des différences dans l’identification des émotions, dans l’interprétation des intentions ou dans la compréhension des conventions sociales.
Les recherches sur l’autisme et les relations amoureuses évoquent précisément ces enjeux de communication.
Il faut cependant distinguer plusieurs situations.
Une personne peut éprouver des difficultés à identifier ses émotions. Une autre peut connaître parfaitement ses sentiments, mais peiner à les communiquer. Une troisième peut ne pas comprendre ce que son partenaire attend lorsqu’il réclame une preuve d’amour.
Ces situations ne sont pas équivalentes.
Et elles ne se résolvent pas nécessairement avec la même phrase magique.
— Mais enfin, tu sais bien que je t’aime !
— Oui, mais ce n’est pas ce que je te demandais.
— Alors qu’est-ce que tu me demandais ?
— Justement, j’aimerais qu’on en parle.
Ce qui semble évident pour l’un peut rester mystérieux pour l’autre.
La recherche invite donc à ne pas réduire les difficultés relationnelles à un manque de sentiments ou à une incapacité à aimer.
Il peut s’agir d’un décalage entre deux manières de communiquer, d’interpréter ou d’exprimer l’affection.
Et dans une relation, ce décalage concerne nécessairement deux personnes.
Être aimé, est-ce être compris ?
Une personne peut être sincèrement amoureuse et pourtant avoir beaucoup de mal à comprendre le fonctionnement de son partenaire.
Elle peut interpréter un besoin de solitude comme un rejet, un silence comme du désintérêt, une difficulté à identifier ses émotions comme un refus de communiquer.
Inversement, une personne autiste peut éprouver des difficultés à comprendre les attentes ou les réactions de son partenaire.
Ces incompréhensions ne signifient pas nécessairement que les sentiments sont absents.
Mais elles peuvent peser lourdement sur la relation.
Les recherches sur les couples comprenant une personne autiste soulignent l’importance de la communication, de la sécurité et de la compréhension mutuelle.
L’étude de Sala et ses collègues publiée en 2020 retrouve ces éléments chez les participants autistes comme non autistes.
Une étude qualitative plus récente, consacrée aux adultes autistes appartenant à des minorités de genre ou d’orientation sexuelle, insiste également sur l’importance de comprendre le langage relationnel de son partenaire plutôt que de supposer qu’il fonctionne comme soi.
Et la question du camouflage ajoute une difficulté supplémentaire.
De nombreuses personnes autistes ont appris à modifier leurs comportements pour répondre aux attentes sociales : imiter des expressions, dissimuler certaines difficultés, surveiller leurs réactions ou adapter leur manière de communiquer.
Une revue systématique publiée en 2025 montre que le camouflage peut être utilisé pour tenter d’établir des relations, notamment amicales, mais qu’il peut aussi être épuisant et nuire au sentiment d’authenticité. Les recherches disponibles sur son rôle spécifique dans les relations amoureuses restent toutefois limitées.
La question mérite d’être posée : que signifie être aimé si l’on a constamment le sentiment de devoir jouer un rôle pour conserver cet amour ?
La difficulté ne disparaît pas forcément lorsqu’on rencontre une autre personne autiste. Partager un même diagnostic ne signifie pas avoir les mêmes préférences, la même sensibilité ni les mêmes attentes relationnelles.
L’enjeu n’est donc pas seulement de rencontrer quelqu’un qui connaisse l’autisme.
C’est de construire une compréhension réciproque qui permette à chacun d’exister dans la relation sans devoir se transformer en permanence pour correspondre aux attentes de l’autre.
Aimer ne suffit pas toujours à construire une relation
Une dernière distinction me semble essentielle : celle entre le sentiment amoureux et la relation amoureuse.
Le sentiment peut naître spontanément. Il peut être immense, durable, bouleversant. Il peut même persister après une séparation.
Mais il ne suffit pas toujours à faire vivre une relation.
C’est d’ailleurs ce que rappellent indirectement les études sur l’intimité : le respect, la sécurité, la communication et l’attention portée au lien sont des éléments importants pour les participants, qu’ils soient autistes ou non.
Une relation suppose donc autre chose que la seule existence d’un sentiment.
Elle demande que deux personnes apprennent à se connaître, à comprendre leurs besoins respectifs et à construire un mode de fonctionnement qui leur corresponde.
Cela ne signifie pas devoir tout comprendre immédiatement, ni transformer chaque journée en séance de négociation.
Rassurons-nous, les amoureux ont également le droit de se détendre !
Mais il y a une différence entre supposer que l’amour devrait rendre tout naturellement facile et reconnaître que deux personnes peuvent s’aimer profondément sans fonctionner de la même façon.
L’amour n’efface pas les différences. Il peut donner envie d’apprendre à vivre avec elles.
Alors, comment aime-t-on une personne autiste ?
Peut-être en commençant par abandonner l’idée qu’il existerait une réponse universelle.
Les recherches montrent que les adultes autistes peuvent rechercher l’intimité, l’affection, la tendresse et l’engagement, tout en rencontrant des difficultés particulières liées à la communication, aux attentes sociales ou aux expériences sensorielles.
Elles montrent également que les personnes autistes ne forment pas un groupe homogène, y compris dans leur manière de vivre l’intimité.
Certaines apprécient les contacts physiques, d’autres les évitent. Certaines recherchent des relations très conventionnelles, d’autres préfèrent inventer leurs propres règles. Certaines expriment facilement leurs sentiments, d’autres rencontrent des obstacles pour trouver les mots.
Ce qui compte n’est donc pas de découvrir une mystérieuse manière autistique d’aimer.
C’est de comprendre comment deux personnes peuvent construire une relation lorsque leurs expériences du monde ne coïncident pas toujours.
Et peut-être aussi de cesser de considérer que la personne autiste est la seule dont il faudrait apprendre le fonctionnement.
Car, après tout, les personnes non autistes ont elles aussi leurs habitudes incompréhensibles, leurs contradictions, leurs sous-entendus et leurs mystérieuses conventions amoureuses.
Il serait dommage de les priver du plaisir d’être étudiées à leur tour !
Être aimé par une personne autiste, ce n’est pas nécessairement recevoir un amour différent. C’est peut-être découvrir une autre manière de penser, de ressentir et de construire l’intimité. Et comprendre que, dans un couple, personne ne devrait être le seul à devoir apprendre la langue de l’autre.
Pour aller plus loin — références scientifiques
Sala, G., Hooley, J., Hooley, M. et Stokes, M. A. (2020). Romantic Intimacy in Autism: A Qualitative Analysis. Journal of Autism and Developmental Disorders.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31993919/
Sala, G., Hooley, J., Hooley, M. et Stokes, M. A. (2024). Comparing Physical Intimacy and Romantic Relationships of Autistic and Non-autistic Adults: A Qualitative Analysis. Journal of Autism and Developmental Disorders, 54, 3942–3951.
https://doi.org/10.1007/s10803-023-06109-0
Ciric, T. et coll. (2026, publication en ligne fin 2025). It’s Quite Difficult to Put Autistic Relationships in a Box: A Qualitative Exploration of Romantic Relationships in Gender and Sexually Diverse Autistic Adults. Autism.
https://doi.org/10.1177/13623613251407765
Ridgway, K. et coll. (2025). Camouflaging Autism in Pursuit of Friendship and Intimate Relationships: A Systematic Review.
https://doi.org/10.1089/aut.2023.0160
Et vous, qu’en pensez-vous ?