La complicité, la liberté d’être soi et la permanence du lien

Il paraît que les personnes autistes ont des difficultés à nouer et à entretenir des amitiés.

C’est une affirmation que l’on retrouve souvent dans les descriptions de l’autisme.

Mais que signifie exactement « avoir des difficultés avec l’amitié » ?

Est-ce ne pas savoir rencontrer des gens ? Ne pas avoir envie de les voir ? Ne pas comprendre les règles sociales ? Ne pas penser à donner des nouvelles ?

Ou est-ce parfois avoir une manière différente de reconnaître, de construire et de vivre un lien amical ?

Je me suis longtemps interrogée sur cette question.

Car je peux rencontrer des personnes, discuter avec elles, passer un moment agréable. Mais devenir véritablement amie avec quelqu’un, c’est une autre histoire.

Et ce qui m’étonne le plus, c’est le contraste : la complicité peut être difficile à trouver, mais lorsqu’elle apparaît, le lien peut continuer à vivre en moi indéfiniment.

Une phrase qui me permet de me permettre

Je n’ai pas besoin de connaître quelqu’un depuis des années pour ressentir une complicité. Parfois, elle apparaît presque immédiatement.

Une remarque inattendue. Un trait d’humour. Une phrase qui me surprend, qui me fait rire, qui ouvre soudain une possibilité.

Ou juste la phrase qui me permet de me permettre.

C’est exactement cela.

Quelque chose, dans la manière d’être de l’autre, m’indique que je peux cesser de surveiller ce que je dis. Je peux laisser venir mon humour, mes associations d’idées, mes émotions.

La conversation devient vivante.

On peut passer du rire aux larmes (quand j’arrive à en avoir…), puis revenir au rire, sans éprouver le besoin de justifier chaque changement de ton. On peut parler de choses sérieuses et, une minute plus tard, raconter une absurdité.

Ce n’est pas nécessairement une conversation intellectuelle ou intime.

C’est une conversation dans laquelle je me sens libre.

Et c’est souvent là que commence, pour moi, la possibilité d’une amitié.

La cloison intérieure

À l’inverse, lorsque cette complicité n’apparaît pas, il se produit quelque chose de très particulier.

Je peux continuer à discuter. Je peux répondre aux questions, être polie, participer à la conversation. De l’extérieur, rien ne laisse nécessairement penser que je suis mal à l’aise.

Mais intérieurement, quelque chose se ferme. J’appelle cela la cloison.

Je ne cherche pas spécialement à la franchir. Je ne force pas la proximité. La conversation peut continuer agréablement, mais la possibilité d’une véritable rencontre vient de s’interrompre.

Dans la première situation, je me déploie. Dans la seconde, je me rétracte.

Cette distinction m’a conduite à m’interroger : certaines difficultés amicales attribuées à l’autisme ne tiennent-elles pas aussi à la difficulté de rencontrer des personnes auprès desquelles on peut être pleinement soi-même ?

Et si le problème était aussi dans les conditions de la rencontre ?

Les recherches sur l’amitié autistique commencent justement à dépasser l’idée selon laquelle les personnes autistes auraient simplement un déficit de compétences sociales.

Une étude publiée en 2025, fondée sur les entretiens de vingt adultes autistes, met en évidence l’importance de la compréhension mutuelle, des valeurs partagées et du sentiment de confiance dans leur conception de l’amitié.

Une autre étude, publiée en 2026 auprès de onze binômes d’amis, souligne notamment l’acceptation, l’authenticité et une réciprocité suffisamment souple pour tenir compte des besoins de chacun.

Ces résultats m’intéressent beaucoup.

Lorsque je parle de complicité, je ne parle pas simplement de quelqu’un qui partage mes goûts. Je parle d’une personne auprès de laquelle je n’ai pas besoin de contrôler constamment ma manière d’être.

Une personne avec laquelle la conversation peut prendre des chemins imprévus, sans que je sois obligée de la ramener vers quelque chose de plus conventionnel.

Je ne cherche pas nécessairement quelqu’un qui fonctionne comme moi. Je cherche cette liberté particulière qui permet à deux personnes de se rencontrer véritablement.

Peut-être que certaines amitiés deviennent difficiles non parce que nous sommes incapables de nous attacher aux autres, mais parce que trop d’interactions nous demandent de jouer un rôle.

Et si la difficulté n’était pas uniquement de savoir entrer en relation, mais aussi de trouver des relations dans lesquelles nous n’avons plus besoin de nous surveiller ?

Une amitié doit-elle être constamment entretenue ?

Une fois le lien créé, une autre différence peut apparaître.

Dans les relations amicales, il existe des habitudes implicites : prendre des nouvelles, se téléphoner, organiser des rencontres, manifester régulièrement son intérêt.

Lorsque ces gestes deviennent moins fréquents, certains peuvent avoir le sentiment que l’amitié s’affaiblit.

Je comprends cette attente. Mais elle ne correspond pas à mon expérience intérieure.

Pour moi, un ami reste un ami, qu’on se voie ou non.

Je peux passer des mois sans rencontrer quelqu’un et ne pas avoir le sentiment que notre amitié a changé.

Ce n’est pas que j’ai oublié cette personne. Ce n’est pas qu’elle ne compte plus. C’est simplement que le lien continue d’exister.

Et si elle m’appelle parce qu’elle a besoin de moi, elle retrouve immédiatement sa place dans ma vie.

Cela peut créer de véritables malentendus.

L’un pense : « Elle ne prend plus de mes nouvelles. Notre amitié ne doit plus compter autant pour elle. »

L’autre pense : « Mais pourquoi faudrait-il que quelque chose ait changé ? Nous sommes toujours amis ! »

Ce sont deux façons différentes d’éprouver la continuité d’une relation.

Ressentir un lien et manifester ce lien ne sont pas exactement la même chose.

Et cette distinction peut compter énormément dans une amitié.

Trente ans plus tard, rien d’extraordinaire !

J’ai retrouvé une amie que je n’avais pas vue depuis trente ans.

Avant nos retrouvailles, son compagnon lui avait dit que nous allions certainement nous sauter dans les bras.

Elle lui avait répondu :

« Non, tu vas voir, elle va faire comme si tout était normal. »

Et elle avait raison.

Je retrouvais mon amie.

Pourquoi aurais-je dû me comporter comme si je découvrais une personne disparue depuis trente ans ?

Nous avions bien entendu vécu chacune des choses différentes pendant toutes ces années. Nos existences avaient suivi des chemins distincts.

Mais pour moi, le lien était toujours là. Mon amie était toujours en moi pendant tout ce temps. Comme ma famille la connaissait, je pouvais aisément raconter un souvenir avec elle à table pendant le repas de Noël comme s’il était arrivé la semaine précédente.

Je ne reprenais pas nécessairement la conversation là où elle s’était arrêtée.

Je retrouvais la même atmosphère.

La familiarité, la complicité, cette façon particulière d’être ensemble.

Ce souvenir m’a permis de comprendre quelque chose qui me semblait auparavant tellement évident que je ne l’avais jamais interrogé : le temps qui passe ne modifie pas l’affection que je ressens pour quelqu’un.

Pour moi, trente années sans se voir ne signifiaient pas trente années pendant lesquelles notre amitié aurait progressivement disparu.

Elle était toujours là.

Le lien éternel

J’ai essayé de trouver des mots pour décrire ce rapport à l’amitié.

Et finalement, une phrase m’est venue :

« C’est comme si, une fois les choses vécues, elles continuaient de vivre en moi. »

C’est peut-être ce que j’appellerais le lien éternel.

Non pas une promesse de rester amie avec tout le monde jusqu’à la fin de mes jours.

Mais cette impression qu’une relation vécue conserve une existence intérieure, indépendamment du temps écoulé.

Même lorsqu’une amitié se termine mal, je peux retrouver mon affection pour la personne une fois la colère passée. Cela ne signifie pas que je souhaite reprendre la relation. Je peux parfaitement décider de ne plus revoir quelqu’un. Mais la fin d’une relation ne supprime pas nécessairement ce qui a été vécu.

L’affection peut demeurer alors même que la relation n’existe plus.

J’ai été surprise de découvrir que, pour d’autres personnes, un lien amical pouvait progressivement s’atténuer avec le temps, même sans conflit. Je pensais que tout le monde vivait cette continuité de la même manière. Cette découverte m’a montré combien il est facile de considérer son expérience intérieure comme universelle.

Et que dit la recherche de cette permanence ?

Il existe des témoignages scientifiques qui présentent des points communs avec mon expérience.

Dans l’étude qualitative de 2025 consacrée aux conceptions de l’amitié chez les adultes autistes, plusieurs participants décrivent des relations qui demeurent importantes malgré une fréquence de contact limitée.

L’étude de 2026 sur les binômes d’amis souligne également que la fréquence des interactions ne constitue pas nécessairement le principal critère de qualité d’une amitié.

Cela ne signifie pas que les chercheurs ont démontré l’existence d’un « lien éternel » propre à l’autisme. La permanence intérieure de l’affection, telle que je la décris, n’est pas une caractéristique diagnostique reconnue.

Mais ces travaux invitent à regarder autrement certaines relations amicales.

Si nous mesurons l’amitié uniquement au nombre de messages, de sorties ou d’appels téléphoniques, nous risquons de ne pas voir des liens qui comptent énormément pour les personnes concernées. Une amitié peut être profondément vécue sans être constamment visible.

Et les besoins de l’autre ?

Naturellement, tout cela ne signifie pas que les attentes de nos amis seraient secondaires. Si une personne a besoin d’échanges réguliers pour se sentir proche, ce besoin est réel. Et si une autre vit l’amitié comme un lien qui demeure malgré les silences, cette expérience est réelle également.

Les deux amis peuvent apprendre à se comprendre. L’un peut expliquer :

« Même lorsque nous ne nous parlons pas pendant longtemps, tu comptes toujours autant pour moi. »

L’autre peut répondre :

« Je le comprends, mais recevoir un message de temps en temps me fait plaisir et me permet de sentir que tu penses à moi. »

Il ne s’agit pas d’imposer à l’un la manière de vivre l’amitié de l’autre.

Il s’agit de trouver comment prendre soin d’un lien que chacun ne manifeste pas nécessairement de la même façon.

Parce qu’une amitié n’est pas seulement un sentiment intérieur. C’est aussi une relation entre deux personnes, avec leurs attentes, leurs habitudes et leurs besoins respectifs.

Quand la rencontre devient une présence

Il y a finalement quelque chose d’assez paradoxal dans ma manière de vivre l’amitié.

Je peux rencontrer beaucoup de personnes, avoir des conversations agréables, sans que cela fasse naître de véritable proximité.

Puis, un jour, une phrase inattendue ouvre une porte.

Je me sens libre.

La conversation prend vie, la complicité apparaît, et quelque chose commence.

Ce qui m’a longtemps échappé, c’est que tout le monde ne vit pas nécessairement cette complicité ni la permanence des liens comme moi.

Le diagnostic tardif m’invite à regarder ces différences autrement : à ne plus confondre la difficulté à nouer des amitiés avec une absence d’intérêt pour les autres, ni le silence avec l’indifférence.

Pour certaines personnes, l’amitié est une présence qu’il faut régulièrement renouveler.

Pour moi, elle peut devenir une présence qui demeure.

Parce qu’une fois les choses vécues, elles continuent de vivre en moi.

Références scientifiques

Gillespie-Smith et coll. (2025) — A Spectrum of Understanding.

Finke et Dunn (2026) — There’s No Pretense Needed.

Wu et Wang (2025) — Experiences of Friendship Among Autistic Adults.

Crompton et coll. (2020) — Relationships with Autistic and Neurotypical Friends and Family.