Petit voyage amoureux entre malentendus, tendresse et modes d’emploi introuvables

Aimer une personne autiste, est-ce compliqué ?

Eh bien, cela dépend. Si vous cherchez un mode d’emploi universel, j’ai une mauvaise nouvelle : il n’existe pas.

D’abord parce que les personnes autistes ne se ressemblent pas toutes. Ensuite parce qu’en amour, même les personnes qui se pensent parfaitement simples à comprendre peuvent se révéler assez mystérieuses.

Soyons raisonnables : si les relations amoureuses étaient si faciles pour les personnes non autistes, cela se saurait !

Plutôt que de dresser une longue liste de difficultés et de recommandations, je vous propose d’explorer quelques situations où deux personnes qui s’aiment peuvent avoir beaucoup de mal à se comprendre.

« Laisse-moi seule ! » — Le grand paradoxe

Imaginons un couple.

— J’ai besoin de rester seule.

— D’accord, mon amour. Je te laisse de l’espace.

— QUOI ?! Tu me rejettes ?!

— Mais… tu viens de me demander de te laisser seule !

— Et alors ? Ça ne veut pas dire que je veux que tu partes !

— Donc je reste ?

— NON ! J’AI BESOIN D’ÊTRE SEULE !

— Bon. Alors, qu’est-ce que je fais ?

— Tu me laisses tranquille, mais tu restes là pour moi.

— Et comment je fais ça ?

— SI JE LE SAVAIS, ON N’AURAIT PAS CETTE CONVERSATION !

Avouons que la communication pourrait être plus limpide.

Pourtant, derrière cette petite scène absurde se cache une difficulté bien réelle.

Lorsqu’une personne autiste est submergée par les stimulations sensorielles, les interactions ou les émotions, elle peut avoir besoin de se retirer pour retrouver son équilibre. Le bruit d’une voix, une question supplémentaire, une présence qui sollicite son attention peuvent devenir insupportables.

Ce besoin urgent de réduire les sollicitations ne signifie pourtant pas nécessairement qu’elle souhaite prendre ses distances affectivement.

On peut ne plus supporter une conversation tout en ayant besoin de savoir que l’autre est toujours là.

Et c’est précisément ce qui peut devenir difficile à expliquer lorsqu’on est déjà submergé : on ressent très clairement ce qu’on ne supporte plus, sans toujours réussir à formuler ce qui permettrait de se sentir mieux.

Notre amoureux pourrait donc essayer une phrase toute simple :

« Je vois que tu as besoin d’un moment. Prends ton temps, je suis là. On en reparle quand tu voudras. »

L’autre n’a pas à deviner toutes les contradictions. Mais il peut apprendre à distinguer un besoin de retrait d’une volonté de rompre le lien.

La solitude n’est pas toujours une demande d’éloignement amoureux.

La grande réunion de crise… qui pouvait attendre demain

Autre situation.

Un désaccord surgit.

L’un des deux souhaite immédiatement en parler, comprendre ce qui s’est passé et trouver une solution.

L’autre est complètement submergé.

— Alors, qu’est-ce que tu ressens exactement ?

— Je ne sais pas.

— Mais tu es en colère ?

— Peut-être.

— Ou tu es triste ?

— Peut-être aussi.

— Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

— Je ne sais pas !

— Bon, mais il faut qu’on communique !

— MAIS C’EST CE QUE J’ESSAIE DE FAIRE !

Il arrive que les émotions soient parfaitement présentes, mais que les mots nécessaires pour les identifier ne soient pas encore disponibles.

Cette difficulté à reconnaître ou à décrire ses propres émotions porte un nom : l’alexithymie. Elle est fréquemment étudiée chez les personnes autistes, même si elle ne concerne pas toutes les personnes autistes et n’est pas propre à l’autisme.

Pour ma part, il m’arrive de ressentir quelque chose de très intense sans réussir à comprendre de quelle émotion il s’agit. Parfois, c’est seulement après coup, ou en discutant, que je trouve enfin les mots justes.

Imaginez maintenant une dispute dans laquelle je dois non seulement comprendre ce que je ressens, mais aussi l’expliquer immédiatement à quelqu’un qui attend une réponse !

Voilà comment une demande de communication parfaitement raisonnable peut se transformer en surcharge supplémentaire.

Le paradoxe est là : on peut avoir un immense besoin de clarté tout en étant soi-même dans la confusion la plus totale.

Dans ces moments-là, vouloir absolument régler la situation peut être contre-productif. On risque de formuler des explications qui ne correspondent pas vraiment à ce qu’on ressent, ou de prendre des décisions que l’on regrettera une fois le calme revenu.

La communication reste essentielle. Elle n’est simplement pas obligée d’être immédiate.

« On en reparle demain » peut parfois être une excellente décision de couple.

À condition, bien sûr, que cela signifie réellement on en reparle demain, et non ce problème vient de disparaître mystérieusement dans la nature.

L’art délicat de ne pas ajouter du mystère au mystère

Il arrive aussi qu’un malentendu prenne des proportions considérables pour une raison assez simple : personne ne sait exactement ce que l’autre a voulu dire.

Imaginez :

— Quand tu as dit ça, j’ai cru que tu ne voulais plus être avec moi.

— Mais pas du tout ! Je voulais dire que je n’avais pas envie de sortir ce soir.

— Ah.

— Oui. Je suis fatigué. Pas en train de demander le divorce.

— Ah bon. Dans ce cas, on commande une pizza ?

Voilà. Crise internationale évitée.

L’humour mis à part, cette petite scène illustre une difficulté qui peut prendre une place importante dans certaines relations avec une personne autiste.

Les sous-entendus, les formulations ambiguës, les changements de ton ou les silences ne sont pas toujours interprétés comme leur auteur l’imagine.

Une personne peut penser avoir été parfaitement claire. L’autre peut avoir compris tout autre chose.

Il existe d’ailleurs une notion intéressante dans la recherche sur l’autisme : le problème de la double empathie. Elle propose que les difficultés de compréhension entre personnes autistes et non autistes ne viennent pas nécessairement d’un déficit d’un seul côté, mais aussi de différences réciproques dans leurs manières de communiquer et d’interpréter les comportements.

Autrement dit, nous pouvons être deux à ne pas nous comprendre, sans que l’un des deux soit nécessairement incapable de communiquer.

Dans mon expérience, ce qui peut devenir particulièrement douloureux, c’est de ne pas savoir ce que l’autre a réellement voulu dire, ou de craindre qu’il ait attribué à mes paroles une intention qui n’était pas la mienne.

Le malentendu peut alors continuer à vivre longtemps après la fin de la conversation.

Certaines personnes autistes, dont je fais partie, peuvent réexaminer mentalement des échanges, chercher des détails qui leur auraient échappé et imaginer différentes interprétations.

Dans une relation amoureuse, où les paroles peuvent avoir une importance affective considérable, cela peut devenir épuisant.

C’est pourquoi une explication précise peut parfois être plus rassurante qu’une déclaration générale.

La meilleure manière de rassurer l’autre n’est pas toujours de répéter qu’on l’aime. C’est parfois de lui permettre de comprendre ce qui vient de se passer.

La sécurité affective : beaucoup moins spectaculaire qu’on l’imagine

Quand on parle de sécurité affective, on pourrait imaginer de grandes déclarations, des promesses solennelles et des heures de réassurance.

Mais elle peut se construire de manière beaucoup plus discrète.

Dans une présence régulière. Dans des paroles qui correspondent aux actes. Dans la possibilité d’avoir un désaccord sans craindre que toute la relation soit remise en question.

Dans une manière d’être qui dit, sans forcément prononcer un mot : « Je suis bien avec toi. »

Pour une personne qui a passé des années à surveiller ses comportements, à essayer de comprendre les attentes des autres ou à masquer certaines particularités, la possibilité de se sentir libre d’être elle-même peut représenter un immense soulagement.

Je connais cette sensation de devoir observer, anticiper, adapter ma manière d’être. Elle peut être si habituelle qu’on finit parfois par ne plus remarquer l’effort qu’elle demande.

Imaginez alors ce que peut représenter une relation dans laquelle cet effort diminue.

Une relation où le silence n’est pas systématiquement interprété comme un désintérêt. Où l’on peut exprimer une difficulté sans craindre immédiatement d’être jugé. Où l’on peut être spontané sans passer ensuite des heures à se demander si l’on s’est comporté correctement.

On peut exprimer davantage ses envies, ses préférences, son humour, sa fantaisie.

On peut cesser de jouer le rôle de la personne qu’on imagine attendue.

Et surtout, quand on n’est plus occupé à essayer d’être aimé, on devient plus libre d’aimer.

Ce n’est pas une question de trouver quelqu’un qui promet de ne jamais commettre d’erreur.

C’est une question de construire une relation où les petits accrocs ne deviennent pas systématiquement de grands dangers.

Et les besoins de l’autre, dans tout ça ?

Parce qu’il faut tout de même penser à notre malheureux partenaire du début, abandonné au milieu du salon avec cette instruction parfaitement impossible : « Laisse-moi seule, mais reste avec moi. »

Lui aussi a des émotions, des besoins et parfois un besoin très légitime de comprendre ce qui se passe.

Aimer une personne autiste ne signifie pas renoncer à ses propres limites.

Cela ne signifie pas davantage devoir deviner toutes ses pensées, surveiller chacune de ses paroles ou devenir responsable de son équilibre émotionnel.

Et la personne autiste n’a pas à jouer un rôle pour mériter l’amour.

Il y a donc un travail de découverte réciproque.

L’un peut apprendre à dire : « Je suis bouleversée, je ne sais pas encore pourquoi. J’ai besoin de temps, mais je tiens à toi. »

L’autre peut répondre : « D’accord. Moi aussi, j’ai besoin qu’on en parle. Alors trouvons un moment où nous pourrons le faire tranquillement. »

Ce n’est pas forcément très romanesque.

On ne remportera probablement pas un prix pour les dialogues.

Mais on pourrait bien éviter quelques scènes dramatiques inutiles.

Et garder davantage d’énergie pour les scènes romantiques.

Et si aimer un autiste, c’était simplement aimer une personne ?

En réalité, beaucoup de choses évoquées ici ne sont pas exclusivement autistiques.

Qui n’a jamais eu besoin de solitude tout en souhaitant être aimé ? Qui n’a jamais eu du mal à expliquer une émotion ? Qui n’a jamais compris de travers une phrase de son partenaire ?

Ce qui peut changer avec l’autisme, ce sont certains mécanismes derrière ces situations, leur intensité ou leurs conséquences.

Une surcharge sensorielle n’est pas simplement une envie de tranquillité. Une difficulté à identifier ses émotions n’est pas forcément une réticence à communiquer. Un malentendu peut s’inscrire dans des différences réelles de communication, plutôt que dans un manque de bonne volonté.

L’autisme ne transforme pas pour autant les personnes autistes en énigmes sentimentales impossibles à résoudre.

Elles ont des goûts, des désirs, des qualités, des contradictions, des défauts, de l’humour, de la tendresse, des élans amoureux.

Et, comme tout le monde, elles ont besoin d’être connues pour ce qu’elles sont, plutôt que pour ce qu’on suppose qu’elles devraient être.

C’est apprendre à connaître une personne dont l’autisme fait partie, sans chercher à la faire fonctionner comme soi.

C’est pouvoir rire ensemble des malentendus. C’est accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. C’est découvrir peu à peu une manière de faire couple qui n’oblige personne à disparaître derrière les attentes de l’autre.

Quant à notre couple du début, rassurez-vous : il a finalement trouvé une solution.

— Bon, alors, je te laisse seule, mais je reste disponible ?

— Voilà !

— Et je peux aller me faire un café ?

— Évidemment !

— Et tu ne vas pas me quitter ?

— Ça dépend. Tu m’en fais un ?

Aimer une personne autiste, ce n’est pas devenir expert en autisme. C’est apprendre à aimer quelqu’un qui, parfois, ne se comprend pas lui-même. Mais après tout, vous vous comprenez toujours, vous ?