La nourriture, c’est réglé !

Je suis capable de manger exactement la même chose tous les jours. Lorsque je suis chez moi, il m’arrive même de manger le même plat à midi et le soir. Cela doit sembler d’une monotonie épouvantable. Pour moi, c’est un immense confort. Parce que le véritable problème n’est pas de manger. C’est tout ce qui précède. Faire les courses. Parcourir les rayons. Choisir des aliments. Imaginer les repas de la semaine. Qu’est-ce que je vais manger ce soir ? Et demain ? Et jeudi ? Mais comment voulez-vous que je sache, aujourd’hui, ce que j’aurai envie de manger jeudi ?

Je n’en sais rien !

Je pourrais remplir mon réfrigérateur avec cinq menus différents et découvrir, mercredi, que je n’ai envie d’aucun d’eux. Alors j’ai trouvé une solution : je mange la même chose. Mes courses sont simples, mes repas sont décidés et je peux consacrer mon énergie à autre chose.

La nourriture, c’est réglé !

Ce fonctionnement ne signifie pas que je manque de curiosité. Je peux passer des heures à imaginer des projets, inventer des histoires ou découvrir de nouveaux univers.

Mais consacrer cette énergie à mes menus de la semaine ? Non merci !

Un an et demi de penne aux quatre fromages

Pendant un an et demi, j’ai travaillé dans une société où nous allions déjeuner entre collègues.

Tous les midis, ou presque, je me rendais dans le même restaurant italien et commandais le même plat : des penne aux quatre fromages.

Personnellement, j’étais ravie. Mes collègues, un peu moins.

Au bout d’un moment, ils ont commencé à manifester quelques signes de lassitude. Apparemment, tout le monde ne considère pas qu’un plat délicieux mérite d’être dégusté quotidiennement pendant dix-huit mois.

Un jour, ils ont donc annoncé :

— Bon, aujourd’hui, on va à la crêperie d’en face !

Très bien.

Ils allaient manger des crêpes. Et moi… j’allais manger mes penne.

Je me suis donc dirigée vers le restaurant italien.

— Mais on a dit qu’on allait à la crêperie !

— Oui, vous ! Moi, j’ai envie de manger mes penne aux quatre fromages.

Et ils m’ont suivie !

— Mais ne me suivez pas ! Allez manger vos crêpes, je peux très bien manger seule !

Rien à faire. Ils sont venus manger italien.

J’avais manifestement sous-estimé une règle fondamentale de la vie en entreprise : les collègues doivent déjeuner ensemble, quitte à manger pour la trois-centième fois un plat dont ils ne veulent plus !

De mon côté, je n’avais aucune difficulté à déjeuner seule. J’étais parfaitement disposée à les retrouver au bureau après le repas. Il m’arrivait d’ailleurs de manger dans un autre restaurant, lorsque le directeur nous invitait et que je n’avais pas d’autre choix que de me plier aux desiderata de la hiérarchie.

Mais tant que j’avais le choix, pourquoi aurais-je renoncé à mes penne aux quatre fromages ?

Finalement, cette histoire illustre assez bien un drôle de malentendu : ce qui pouvait apparaître comme de la rigidité de ma part rencontrait une autre forme de rigidité, celle d’une convention sociale à laquelle mes collègues semblaient tenir beaucoup plus qu’à leurs envies culinaires.

Moi, je ne voulais pas changer de plat. Eux, ils ne voulaient pas changer de groupe.

Et devinez qui a fini par manger des penne aux quatre fromages pendant un an et demi ?

Toujours pareil… jusqu’au dégoût !

Les habitudes alimentaires répétitives sont décrites dans la littérature consacrée à l’autisme. On rencontre notamment le terme anglais samefooding, utilisé pour désigner le fait de manger régulièrement les mêmes aliments ou les mêmes repas.

En 2019, Emma Kinnaird et ses collègues ont publié une étude qualitative auprès de douze adultes autistes. Les participants y évoquaient notamment l’importance des routines alimentaires, le caractère rassurant des aliments familiers et les difficultés que pouvaient représenter les courses ou la préparation des repas.

Ces observations rejoignent mon expérience : lorsque mes repas sont déjà décidés, je n’ai plus à mobiliser autant d’énergie pour choisir ce que je vais manger.

Avec toutefois une petite complication.

Il arrive qu’après avoir mangé le même aliment pendant des semaines, je ne puisse soudainement plus le supporter.

Pas une simple lassitude.

Un véritable dégoût.

Et certains aliments peuvent ainsi disparaître de mon alimentation pendant des années.

Je dois alors trouver un nouveau candidat pour me simplifier la vie.

Je ne sais pas exactement pourquoi ce basculement se produit. Les recherches documentent les routines et les particularités sensorielles alimentaires chez les personnes autistes, mais elles ne permettent pas d’expliquer précisément cette expérience de dégoût soudain et durable.

Je constate simplement que mon merveilleux système fonctionne…

Jusqu’à ce qu’il cesse de fonctionner.

Et qu’il faille reprendre les recherches pour trouver le prochain heureux élu.

Dans mon assiette, chacun chez soi !

La répétition alimentaire n’est pourtant qu’un aspect de mon fonctionnement.

Il y a aussi la manière dont je vis les sensations lorsque je mange.

Lorsque je préparais de grands repas, j’attachais une importance considérable à la disposition des aliments. Ils devaient être alignés, parallèles, correctement espacés. Et surtout, ils ne devaient pas se toucher.

Quand je servais une assiette à mon ex-compagnon, je séparais soigneusement les différentes préparations. Puis je le regardais prendre sa fourchette.

Et là, horreur !

Il piquait deux aliments différents et les mettait ensemble dans sa bouche. Deux préparations. Deux goûts. Une seule bouchée !

Je ne comprenais pas comment il pouvait faire cela. Comment sa bouche pouvait-elle accepter deux saveurs différentes en même temps ? Pour lui, c’était parfaitement naturel.

On pourrait imaginer que je n’aime que les goûts fades. Pourtant, ce n’est pas du tout une question d’intensité. Les mélanges de saveurs proposés dans les restaurants indiens que j’ai essayés me déplaisent profondément. En revanche, j’aime la cuisine éthiopienne. Dans les restaurants éthiopiens que je connais, les différentes préparations sont présentées séparément. Je peux les identifier, choisir ce que je vais goûter et les déguster chacune à leur tour.

Ce n’est donc pas nécessairement la puissance des saveurs qui me dérange. C’est leur mélange.

Cette distinction prend tout son sens lorsqu’on s’intéresse au traitement sensoriel dans l’autisme.

Une revue systématique publiée en 2022 par Emy Nimbley et ses collègues, rassemblant vingt-cinq études, souligne l’importance des particularités sensorielles dans les comportements alimentaires des personnes autistes.

Le goût n’est pas le seul élément en jeu. Les odeurs, les textures, la température et d’autres caractéristiques sensorielles peuvent également influencer l’expérience alimentaire.

Ces recherches aident à comprendre pourquoi certains aliments ou certaines associations peuvent être particulièrement agréables ou désagréables selon les personnes.

Dans mon cas, le plaisir de manger passe notamment par la possibilité de reconnaître les saveurs et de les apprécier séparément.

Je n’ai rien contre la diversité. Je préfère simplement qu’elle ne se retrouve pas tout entière sur ma fourchette.

L’omelette aux truffes

Un jour, des amis nous avaient invités à déjeuner. Ils avaient préparé une omelette aux truffes. J’adore les truffes.

J’ai donc commencé à retirer soigneusement tous les morceaux de truffe de mon omelette pour les mettre de côté. Un par un.

Mon hôte me regardait faire et, contrarié, a fini par me dire :

— Eh dis donc, si tu n’aimes pas les truffes, il faut nous les donner, hein !

Je l’ai regardé, étonnée.

— Ah non ! Je les garde pour la fin parce que j’adore ça !

Il venait d’interpréter mon comportement exactement à l’envers.

Car lorsque je mange plusieurs préparations, je les déguste séparément. Et je garde toujours ce que je préfère pour la fin.

Ce n’est pas seulement une manière d’éviter les mélanges. C’est aussi une façon de savourer pleinement chaque chose, dans l’ordre qui me plaît.

On parle souvent des particularités alimentaires autistiques comme de difficultés : les aliments refusés, les textures insupportables, les habitudes trop rigides. Ces difficultés existent et peuvent parfois avoir de véritables conséquences sur la santé ou la vie quotidienne.

Mais j’aimerais qu’on parle aussi de ce que certaines de ces habitudes nous apportent. Pour moi, manger toujours la même chose, c’est une tranquillité immense. Et déguster les aliments à ma façon, c’est aussi du plaisir.

Pour aller plus loin — références scientifiques

Kinnaird, E., Norton, C., Pimblett, C., Stewart, C. et Tchanturia, K. (2019). Eating as an autistic adult: An exploratory qualitative study. PLOS ONE, 14(8), e0221937.

Étude qualitative menée auprès de douze adultes autistes sur les routines alimentaires, les expériences sensorielles et les difficultés pratiques liées à l’alimentation.

https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6715205/

Nimbley, E., Golds, L., Sharpe, H., Gillespie-Smith, K. et Duffy, F. (2022). Sensory processing and eating behaviours in autism: A systematic review. European Eating Disorders Review, 30(5), 538–559.

Revue systématique de vingt-cinq études sur les liens entre les particularités sensorielles et les comportements alimentaires.

https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9545673/

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